Esprit

"Qu'Il nous amène tous ensemble à la vie éternelle !"

Règle de St Benoît


Mémoire des frères décédés de la communauté :

Frère Marc (1928-2018)

Né à Wervik en 1928, frère Marc est entré en 1950 dans la jeune communauté de l’abbaye d’Orval, dont la reconstruction venait tout juste de s’achever en 1948.

Notre frère a mis ses dons et sa grande capacité de travail au service de la communauté, en de multiples tâches, que ce soit pour la gestion de la forêt, l’entretien des bâtiments. Il fut aussi maître des novices, hôtelier.Ensuite, il fut envoyé comme supérieur à l’abbaye d’Achel et il en devint le père abbé, de 1995 à 2007.

Rentré à Orval, il mit sa longue expérience de vie au service des personnes qui fréquentaient l’hôtellerie, pour l’accompagnement spirituel ou pour l’animation de groupes. Sa jeunesse de cœur lui permettait de rejoindre chacun, quel que soit son âge ou son parcours de vie.

Ses six derniers mois parmi nous furent pour lui un temps d’apprentissage de la faiblesse et de la  dépendance : il s’y prêta avec souplesse, accueillant fraternellement tous ceux qui venaient auprès de lui et attendant avec une impatiente patience le moment de la grande Rencontre.

Clin d’œil ?  Notre frère est né à la vie du ciel le jour de la saint Aelred, chantre de l’amitié spirituelle.


Homélie pour les funérailles (mardi 16 janvier 2018)

Frères et sœurs, pour la célébration de ce matin mon choix est vite tombé sur les deux lectures de saint Jean que vous venez d’entendre. L’amour est de Dieu, parce que « Dieu est amour ». Notre connaissance de Dieu et des autres est liée à l’amour. L’amour est une forme de connaissance. Jésus nous donne accès à cet amour. Il montre de quoi il s’agit. Il manifeste le Père qui est lumière et vie. Jésus, le Fils unique, est venu pour que le monde entier reçoive cette vie. Nous comprenons ainsi que l’amour est un don avant d’être le résultat de nos efforts, un produit de notre volonté. Dans sa lecture assidue et intelligente de l’Ecriture, Fr. Marc est allé de plus en plus vers ce qui est au centre de notre foi et qui résume tout : l’amour. Il en a souvent parlé dans ses homélies et dans ses retraites.

La bible a toujours été la nourriture spirituelle privilégiée de Fr. Marc. Méditer et prier la Parole de Dieu est évidemment l’activité monastique par excellence. Dans un seul et même mouvement la lectio divina nous renvoie à Dieu et aux autres, au monde. Nous trouvons ici le secret de l’activité pastorale de Fr. Marc, même quand il était déjà avancé en âge et que ses forces physiques diminuaient.

Heureusement, il a joui longtemps d’une santé très solide. Son intelligence était vive. Son sens artistique affiné. Son caractère entier. Pour chacun de ses points on pourrait donner beaucoup d’exemples. Non seulement le temps nous manquerait, mais le but d’une homélie est de nous centrer sur le Christ. Ce recentrement sur le Christ à qui il ne faut rien préférer nous renvoie précisément à une question importante d’aujourd’hui qui a obsédé et taraudé Fr. Marc : comment transmettre la foi et l’amour de Jésus aux nouvelles générations, à ceux qui nous suivent et qui vivent dans un monde fermé sur lui-même et à la dérive ? Le prédicateur et l’enseignant en lui ne connaissaient pas de repos pour rendre le maximum de personnes conscientes et alertes. Certes, dans la réponse de Fr. Marc la grâce de Dieu passait aussi par sa personnalité à lui.  Celle-ci témoignait de ses richesses extraordinaires et de son ouverture d’esprit, mais était marquée en même temps par ses propres expériences et les questionnements de sa génération. Il avait vécu, bien sûr, la deuxième guerre mondiale. Mais il était surtout travaillé par les changements dans l’Eglise depuis le Concile Vatican II et les soubresauts de notre propre communauté. Fr. Marc n’avait certainement pas peur des défis. Il les suscitait plutôt quand on risquait de s’endormir et vivre sur ses acquis. Il s’est essayé à plusieurs expériences. Mais il faisait aussi le point, pour lui-même et pour les autres.  Il n’aimait pas les prises de positions superficielles, ni les modes passagères. Il voulait trouver et garder seulement du solide. En cela il faisait beaucoup d’effort pour retourner à la source. Le fondement est Dieu, sans concession. Dieu est le roc. Et Fr. Marc voulait être un roc lui aussi, inébranlable dans ses convictions.

Certes ce roc avait un cœur. Un cœur souvent caché. Fr. Marc se méfiait de la sensiblerie. Il était plutôt volontaire. Dans pas mal de domaines il était un self-made man – quelqu’un qui s’est forgé lui-même – ayant reçu sans doute beaucoup de dons à la base, mais il les avait développé par son travail et une culture nourrie et entretenue. Dans la vie pratique de la communauté il était incontournable. En voulant maîtriser les choses il cachait souvent ses vraies émotions, surtout envers son entourage immédiat. Il devait être l’homme fort, responsable, toujours l’aîné en quelque sorte, avec des positions claires (quelques fois trop rapides ; pas toujours sans préjugés).

Son affectivité s’exprimait le mieux par le détour de l’art. Nous continuons à chanter des textes de sa plume qui sont d’une réelle beauté et témoignent de sa profondeur spirituelle. Il y a aussi certaines mélodies. En Fr. Marc vivaient un homme de lettres et un musicien. Ainsi il a donné un coup de pouce à l’orientation liturgique qui est  la nôtre à Orval. Le grand orgue est en partie son œuvre et certainement son enfant chéri. Aujourd’hui nous l’écouterons aussi en son honneur.

On peut difficilement s’imaginer ce que signifiait pour cet homme actif et fort, qui n’avait pas besoin de beaucoup d’heures de sommeil, d’être confiné dans une chambre de malade et de dépendre des autres pour ses besoins les plus fondamentaux. Heureusement pour lui cela n’a duré que quelques mois. Mais cette école lui a servi et il était finalement assez bon élève. Bien sûr, même sur son lit, son esprit n’a jamais arrêté de fonctionner et il a toujours essayé de garder la situation en main et à prendre lui-même les décisions. Je crois toutefois que Fr. Marc a appris à s’abandonner, à être dépendant des autres, jusqu’à les remercier pour leur service et leur attention.

A la fin Fr. Marc était prêt pour partir. Je l’ai pensé en lisant l’évangile. « Père, l’heure est venue ». Aussi pour Fr. Marc l’heure était venue. Heureusement l’heure a duré assez longtemps pour qu’il puisse s’y préparer : les temps d’une longue vie et la maladie. Le 14 décembre dernier, jour de son anniversaire, il a exprimé devant tous les frères son désir et son impatience de rencontrer Jésus, mais aussi de son attachement aux choses qui, disait-il, est ce qui nous sépare de Dieu. Il nous demandait notre prière pour qu’il puisse s’en détacher. Ce genre de discours, surtout à la première personne du singulier, et devant nous, était inhabituel pour nous. Il l’a dit spontanément, sans inhibition, simplement. Un grand cadeau pour nous tous. Je crois que de cette façon – et à sa manière – il a réellement glorifié le Père. Maintenant, il connaît effectivement et en direct « le seul vrai Dieu et celui qu’Il a envoyé, Jésus-Christ ».

Notre communion avec le Père et le Fils permet l’amour entre nous (la fraternité et l’amitié) et avec nos défunts. Aujourd’hui nous sommes particulièrement en communion avec notre Fr. Marc, dans un sentiment de reconnaissance mais peut-être aussi comme un acte de pardon. Lorsque l’on vit ensemble, on se frotte les uns aux autres, surtout dans une vie comme la nôtre et avec des personnalités bien trempées. De son côté, Fr. Marc a toujours rebondi, dans une lucidité grandissante sur lui-même. Je crois que ce dernier temps il incarnait réellement l’esprit de pauvreté évangélique.

Pour nous, Fr. Marc est parti. L’amour de Dieu l’a pris. Le même amour dont le Père a aimé le Fils et dont le Fils nous aime à son tour. Nous le célébrons dans cette eucharistie, frères et sœurs.

Frère Alain (1928-2013)

Frère Alain (Marcel Naomé), né à Bruxelles le 5 juillet 1928, décédé à Orval le jeudi 22 août.

Août est le moment des moissons : en ce jeudi 22 août 2013, nous offrons entre les mains de Dieu notre frère Alain, fruit mûr d’une longue vie monastique parmi nous.
Né à Bruxelles le 5 juillet 1928, frère Alain a rejoint la communauté d’Orval en septembre 1947. Il fut ordonné prêtre le 20 août 1955.
Très sensible à la liturgie, en particulier à l’eucharistie, il vibra au renouveau apporté par le Concile Vatican II.
Il se dévoua longtemps dans les différentes formes de l’accueil, que ce soit dans les camps, au chalet, à l’hôtellerie ou encore au magasin.
Durant les dernières années, il assuma le service d’aumônier auprès de communautés de moniales d’abord à Blauvac, puis à la Joie Notre-Dame (Campénéac).
Malade, il revint au bercail en 2012, pour y achever sa course. Témoignant d’une réconciliation en profondeur, il a marché paisiblement au-devant de « notre sœur la mort corporelle », rayonnant sa foi auprès de tous ceux qui l’ont approché.
Que le Seigneur l’accueille aujourd’hui auprès de lui dans son Royaume.



Veillée de prière 23 août 2013

Mes sœurs, mes frères, nous voici réunis dans la prière autour de notre frère Alain. Relisons quelques aspects de ce don que sa vie a représenté pour notre communauté et pour beaucoup d’autres. Et rendons grâce à Dieu, le donateur de tout don.

1/ Notre frère est entré au monastère en 1947. Que de changements depuis lors dans le monde, dans le contexte culturel et ecclésial, dans le monastère même. Quelle souplesse il a fallu à notre frère pour naviguer à travers récifs, tourbillons et autres risques de naufrage pour aboutir au grand calme des dernières années.

2/ Notre frère s’est beaucoup investi dans l’accueil du scoutisme et des camps pour jeunes, dans l’accueil au chalet des familles avec enfants, dans les camps prière… Puis dans l’accueil à l’hôtellerie. Puis encore au magasin, ou dans les expositions culturelles. Toujours et partout il cherchait à transmettre le feu qui l’animait.

3/ Frère Alain aimait la liturgie, elle fut pour lui le lieu de belles découvertes mais aussi de grandes souffrances. Ses homélies concises, sobres et percutantes témoignant d’une foi solide ont marqué beaucoup de personnes.

4/ Pour la personnalité originale de notre frère, la vie communautaire ne fut pas toujours facile. Des temps d’enthousiasmes alternaient avec des temps de déception sinon d’amertume… Le temps de sa maladie qu’il eut la chance de pouvoir vivre au milieu de ses frères fut d’autant plus précieux : il a pu entrer dans une progressive réconciliation en profondeur avec chacun.

5/ Frère Alain fut envoyé comme aumônier auprès de deux monastères de moniales. Sa fibre pastorale trouva dans ce service un terrain d’épanouissement. Beaucoup de personnes venaient le rencontrer, elles recevaient auprès de lui une écoute amicale qui était force pour leur vie.

6/ Se présenta une dernière étape, celle de la maladie inéluctable. Il assuma simplement sa place de malade, se préparant de plus en plus clairement, dans la paix et même avec humour, à son passage pascal, entouré de ses frères et de nombreuses personnes amies. Son départ devenait ainsi pour nous tous une parole vivante de paix et d’espérance.



Homélies pour les funérailles de Frère Alain, le samedi 24 août 2013


lectures : Eph 2, 4-10, Jn 3, 16-17


Frères et Sœurs, l’évangile que nous venons d’entendre correspond à ce que P. Alain a gardé comme idée principale et essentielle à la fin de sa vie. Le samedi 10 août, après avoir reçu le sacrement des malades, il a verbalisé ce que signifiait pour lui-même ce moment important. Il a dit : « la mort est l’acte de liberté la plus grande de l’homme ». Comment dire cela en voyant la fin de sa vie arriver, de façon inéluctable ? Il a répété : « la mort est l’acte de liberté la plus grande de l’homme ». Et il a ajouté : « par la mort nous entrons dans l’amour de Dieu. » Alors P. Alain a parlé avec émotion de cet amour. « C’est inimaginable, disait-il. Dans sa passion, Dieu s’est donné à fond et cela par amour pour nous. C’est inouï ! » P. Alain a mis sa souffrance à l’intérieur de cet amour, de ce don de Dieu. Cela relativisait aussi sa propre souffrance : « ma petite souffrance, ma toute petite souffrance, par rapport à ce que Jésus a souffert et que d’autres souffrent ». Souvent, P. Alain a dit : ma maladie, c’est ma Pâques, c’est mon passage, un « processus pascal ». Il avait appris à accueillir les événements. Ces événements n’étaient pas nécessairement des choses énormes, ni seulement sa maladie. C’étaient souvent plutôt de toutes petites choses, comme les mésanges qui venaient manger son petit déjeuner sur l’appui de fenêtre ! Jouir ensemble d’une belle photo. Ecouter ensemble un morceau de musique. Relire avec lui un passage d’un livre ou d’une de ses homélies. Il sentait le besoin de partager ses souvenirs, ses soucis. En faisant ainsi le tour de sa vie, il se préparait à la quitter, à entrer dans une nouvelle étape. Trois jours avant de mourir, en tournant les yeux vers les deux frères qui étaient auprès de lui, il a dit sobrement mais en appuyant sur chaque syllabe : « merci ; merci ». Dans ce merci se trouvait tout son corps, tout son cœur et toutes ses forces des derniers moments. 
P. Alain, sa vie durant, a vécu dans la confiance que l’homme est sauvé. Mais sa foi en la miséricorde est passée aussi par la purification de l’épreuve. L’épreuve des deuils. A commencer par le deuil de sa maman, très vite, trop vite, il était encore enfant. Le deuil aussi de son attrait pour la vie missionnaire, jusqu’au moment où il comprit qu’il pouvait vivre cet appel dans une vie contemplative, comme la petite Thérèse de Lisieux. Le deuil des études : il avait étudié la liturgie à Rome, mais en rentrant à Orval, la communauté, en plein renouveau après le concile Vatican II, vivait de fortes tensions autour de la liturgie. Il s’est toujours senti frustré de ne pas pouvoir donner ce qu’il avait reçu dans sa formation. Le deuil ensuite de certains de ses frères qui pour des raisons très différentes ont quitté la vie monastique. La période de turbulence qu’ont traversé l’Eglise et sa propre communauté a fortement mis à l’épreuve sa fidélité. Il a utilisé les moyens spirituels et humains pour rester dans sa voie. C’était en partie une voie du silence , un peu à distance, quelquefois difficile à comprendre et donc pas toujours comprise. Il en souffrait. Il en râlait. C’est seulement à la fin de sa vie qu’il a pu en parler librement, en faisant le tri entre ce qui était à refaire et pas à refaire ; en demandant lucidement pardon. Il est resté fidèle aussi à certaines intuitions, content que des choses irréalisables à l’époque soient maintenant possibles.
Un autre aspect qui le caractérisait était son ouverture à l’art, notamment la peinture et l’architecture. A un âge avancé, il est parti à l’université de Louvain pour suivre des cours en histoire de l’art. Il était étonnamment ému par les tableaux de l’Annonciation, un de ses thèmes préférés (la maman encore et le mystère de la vie !). Les primitifs flamands avaient sa prédilection. En allant un jour avec lui à Campénéac – communauté où il était aumônier – nous nous sommes arrêtés à Chartres. Et nous sommes revenus par Amiens (petit détour). Il ne voulait pas rater l’occasion de voir la cathédrale la plus classique de l’art gothique. Mais il voulait aussi faire ses adieux à la mer. Nous sommes donc passés  par Cabourg et Deauville. C’était tout de même « plus ou moins » sur le chemin. (Nous étions bien complices. Mais je vous raconte trop de secrets !) P. Alain aimait écouter la musique. Sans être spécialiste, il la goûtait. Il ne se lassait pas du Dixit Dominus de Haendel, avec une prédilection pour les interprétations de Michel Corboz, dont il admirait la personnalité. Mais aussi Bach, Beethoven, Mahler… Il me disait souvent : « écoute au moins quelques mesures avec moi »… sachant très bien qu’après ces premières mesures on écouterait encore beaucoup d’autres mesures. Il savait comment s’y prendre. Quand je le quittais, un peu culpabilisé de m’avoir retenu, il me disait alors : « tu ne diras pas que tu regrettes d’avoir écouté ça ! » Et comment donc !
J’ai mentionné Campénéac. Après quelques mois à Blauvac, en Provence, P. Alain est allé à Campénéac, où il est resté presque douze ans. Ce fut une des périodes les plus heureuses de sa vie et je remercie ici les sœurs venues spécialement de Bretagne pour assister aux funérailles. P. Alain a profondément aimé la communauté et la sympathie était réciproque. Je crois qu’il a su garder un parfait équilibre entre la discrétion et une présence bien réelle, notamment par ses homélies (brèves, bien tournées, toujours actuelles et intéressantes). Campénéac est devenu sa deuxième maison. Encore ces derniers mois, quand il disait « chez nous », je devais souvent lui demander de spécifier : chez nous à Orval ou chez nous à Campénéac ? Il a aussi accompagné beaucoup de personnes à l’aumônerie, des personnes très différentes venant parfois de loin. Et par les homélies qu’il répandait sur son blog, il a vécu quelque peu sa vocation de missionnaire. En effet, des messages d’autres continents lui parvenaient pour demander conseils ou prières. 
Je pense pouvoir dire que Campénéac l’a préparé à retrouver sa propre communauté. Il est vrai aussi qu’en douze ans, la communauté d’Orval a beaucoup changé. Mais, rentrant chez nous, P. Alain lui-même a su aborder la réalité tout autrement qu’auparavant. Positivement. Et même : avec émerveillement.
Le but d’une homélie n’est pas de raconter toute la vie de quelqu’un. Je me contente de ces quelques flashes. Ils illustrent bien, je pense, cette phrase que nous avons entendue dans la deuxième lecture : « Dieu a voulu par là démontrer (…) l’extraordinaire richesse de sa grâce, par sa bonté pour nous dans le Christ Jésus. » Avoir des exemples devant nous, comme celui de P. Alain, nous aide à voir Dieu à l’œuvre dans nos vies.
Cette eucharistie veut être une véritable action de grâce. Moi aussi, je dis au nom de nous tous, « merci » à P. Alain. Et, au nom de la communauté, je dis merci à tous ceux et toutes celles qui sont restés proches de P. Alain et qui l’ont aidé à continuer courageusement sur le chemin de sa vie, pour arriver à une conclusion si belle, qui est en même temps un départ qui ne connaîtra plus de fin.
Merci surtout à Dieu, Seigneur de la vie, Seigneur de la beauté et de toute bonté… Merci.


Frère Yowani (1946-2012)

Frère Yowani Monsembula

Moine d’Orval 1993-2012

Ce mercredi 25 janvier 2012, après une longue maladie, notre frère Yowani a remis son dernier souffle  entre les mains du Maître de la Vie. Ce geste du don de sa vie couronne comme un fruit mûr un itinéraire marqué par l’engagement de tout son être au service du Seigneur, d’abord comme prêtre du diocèse d’Inongo, au Congo, où il a été ordonné le 1 octobre 1972, puis comme moine d’Orval, où il a fait sa profession solennelle, le 11 juillet 1998.

Né le 8 août 1946, Yowani avait choisi en 1993 de quitter sa famille et son pays pour vivre la vie cistercienne dans notre communauté, où il a apporté la joie et la chaleur de l’Afrique. Devenu de plus en plus infirme et dépendant, il continuait à rayonner, toujours simplement content de ce qui lui était donné. Quelques jours avant son départ, il répétait encore : Je suis comblé.


Prière à la veillée d’adieu (27 janvier)

Mes sœurs, mes frères, unissons-nous dans la prière autour de notre frère Yowani
R/ A toi, Dieu, notre louange.
1/ Frère Yowani, tu es venu de loin, inattendu, tu nous as surpris de bien des manières, tu nous as appelés à élargir notre cœur, à nous ouvrir à ta culture, à ton pays et son histoire. Nous avons reçu de toi ta famille, tes amis de là-bas et d’ici.
Merci pour tous ces dons.  Et béni soit le Père du ciel, source de tous les dons.

2/ Frère Yowani, tu as vécu parmi nous, avec ta joie, ta lumière, ta chaleur. Avec tes attentes et tes exigences. Avec ta souffrance et ta compassion. Partageant notre vie communautaire tissée de pardon et de fête.
Merci pour le frère que nous avons trouvé en toi. Et béni soit le Père qui t’a donné à notre communauté durant ces 20 années de ta vie.

3/ Frère Yowani, tu as adopté notre communauté et notre genre de vie, tu as pris la nationalité belge, mais tu restais comme Abraham un exilé, loin de la terre qui t’a vu naître, loin de ta famille et des événements joyeux ou douloureux qu’elle vivait.  Mais comme Abraham  toujours tu as témoigné de la vraie terre promise que tu attendais.
Merci pour ton témoignage, et béni soit le Père qui nous promet à tous son royaume.

4/ Frère Yowani, tu as servi parmi nous de bien des manières, dans les multiples tâches de la vie fraternelle : en particulier autour de la table de la communauté, autour de la table des hôtes, ou encore autour de la table de l’autel.
Merci pour ces divers services que tu as accompli de tout ton cœur, et béni soit le Père céleste qui t’a confié ces divers ministères.

5/ Frère Yowani, nous avons tous été surpris par cette insidieuse sclérose qui depuis trois années t’a progressivement réduit à l’impuissance. Longtemps personne n’en comprenait les symptômes. Tu as accepté humblement cette incompréhension, et à Banneux, tu as partagé doucement,  joyeusement même, la condition de dépendance des personnes âgées et diminuées. Et toujours tu nous a accueillis  avec simplicité même  lorsque nous étions bien maladroits. Et dans tes derniers jours encore tu disais : Je suis comblé.
Merci pour cette place que tu as tenue, et béni soit le Père qui nous a ainsi donné par toi une précieuse parole de vie.

 


Homélie des funérailles de frère Yowani  Le samedi 28 janvier 2012.

Frères et sœurs, j’ai choisi cet évangile à cause des derniers mots « Mon joug est doux, mon fardeau léger ». Ils ne se trouvent pas dans le lectionnaire pour les funérailles, mais je les ai réintégrés. On devine pourquoi les liturgistes ont coupé le texte avant cette phrase. Qui oserait de lui-même appliquer ces mots à quelqu’un qui a souffert longtemps ? Mais ce sont les mots que Fr. Yowani m’a répété quelques jours avant de partir en clinique, quand il était déjà conscient de sa situation et ne se faisait plus guère d’illusion. Quand on est devant la mort, les façades tombent et seul ce qui est vrai reste debout. Je crois que Yowani a prononcé ces mots en vérité, parce qu’il acceptait alors sa maladie comme quelque chose que le Seigneur lui donnait, pour le rendre semblable à Jésus sur la croix. Mais suivre Jésus de cette façon avait pour Fr. Yowani quelque chose de doux parce que c’était Jésus qui portait le fardeau avec lui.

Ceux qui rendaient visite à Yowani savent qu’il a vécu pendant longtemps sa maladie dans la dénégation. Il allait guérir et quand la guérison devenait improbable il y aurait un miracle. « Tu verras – disait-il – il y aura un miracle. Dieu est bon ». J’ai prudemment fait remarquer que par définition les miracles ne courent pas les rues. Je lui demandais donc : « Et si Dieu ne fait pas de miracle, seras-tu fâché contre Lui ? ». – « Oh non, disait-il, que sa volonté soit faite. » Et d’expliquer : « Je regarde la croix, et quand je vois tout ce que Jésus a souffert pour nous et aussi pour moi, je dis : voilà, je n’avais jamais vraiment souffert dans la vie. C’est maintenant mon tour. Maintenant je comprends ceux qui souffrent. Et plus je regarde Jésus, plus je l’aime. »

Jésus sur la croix, Yowani l’a souvent regardé, contemplé, surtout ces derniers mois. Yowani était un homme avec une vie spirituelle simple. Il ne se posait pas trop de questions théologiques, malgré sa formation qui était allé jusqu’à un doctorat à Rome. Il s’en tenait à la lecture priante de la bible, au chapelet, au chemin de croix, et il se confiait à quelques saints. Quand il ne pouvait plus tenir son chapelet entre les mains à cause de la paralysie, il faisait ce qu’on pourrait appeler « le tour de la croix ». En regardant la tête de Jésus il priait le Notre Père. Et ensuite, il faisait deux fois le tour des cinq plaies de Jésus : cela faisait dix Je vous salue, Marie. Pour le taquiner, je lui disais : « Et quand il n’y a pas de crucifix, comment tu fais ? Il répondait en souriant : « Je connais tellement bien Jésus que je le vois les yeux fermés. » Il est sûr que l’image de Jésus crucifié s’est imprimée dans son esprit et dans son cœur.

Yowani était aussi très fidèle à l’office divin, aux heures de la prière monastique. Les dernières années, il reprenait la prière du bréviaire, comme il l’avait fait comme prêtre avant d’être moine. Quand on arrivait dans sa chambre à Banneux, le bréviaire était toujours ouvert à la bonne page. Plusieurs fois, nous avons prié avec lui l’office suivant.
Dans cette identification à Jésus souffrant, Jésus priant son Père et intervenant pour les hommes, Yowani a trouvé une nouvelle liberté. Ce n’était pas gagné d’avance. Depuis le début de sa vie religieuse, il vivait une obéissance très volontaire. Il ne voulait rien faire sans être sûr que c’était par obéissance, ou plutôt ce qu’il considérait comme obéissance. Petit à petit, dans la maladie, il est devenu plus libre, il a retrouvé la spontanéité. Son obéissance est devenue abandon au Maître de la vie. Ainsi Fr. Yowani pouvait recevoir à chaque instant ce qui lui était donné, non plus par principe, mais de tout cœur. La dépendance progressive qu’il était obligé de vivre à cause de sa maladie ne devait pas être facile. Être lavé et nourri par des infirmières n’était certainement dans son programme de départ. Il a accepté cette dépendance croissante sans révolte, sans le moindre reproche. Il remerciait constamment le personnel de la maison de soins. J’entends encore une infirmière dire : « Mais, Frère Yowani, il ne faut pas dire merci tout le temps ; je ne fais que mon métier. » Yowani ripostait : « Je te dis merci quand même ».  Il voyait le Maître de la vie partout et toujours. Yowani a répété jusqu’au bout : « la vie est belle ». Il me le disait en latin : « vita pulchra est… pulcherissima est (elle est très belle) »… « Je te loue, Père, Seigneur du ciel et de la terre, de ce que tu as caché ces choses aux sages et aux intelligents, et de ce que tu les as révélées aux tout petits. »

Nous pourrions longuement continuer sur ce thème. Mais je voudrais retourner à la première lecture : « Aimons-nous les uns les autres. » Le mot amour a été prononcé des milliers de fois par Yowani. Comme aussi : « Tout pour mes frères ». Et c’était bien au-delà de « tout » ce que nous lui demandions. Surtout ces dernières années, quand il n’avait « plus rien d’autre à faire », Yowani priait tous les jours pour notre communauté. Il faisait mentalement « le tour des frères ». Et avec notre visage devant lui il priait pour chacun. Il m’a parlé souvent de cette prière pour sa communauté et c’est peut-être alors seulement que j’ai compris à quel point il nous aimait. Quand on le quittait il insistait : « il faut saluer tous les frères, mille bisous à chacun »… ce que nous pouvions difficilement exécuter à la lettre.
Yowani n’a jamais dit un mot de mal de quelqu’un. Il est rare qu’on puisse dire cela de quelqu’un de façon aussi catégorique. Comme tout le monde, il subissait des injustices. Mais il pardonnait immédiatement et s’humiliait même quand il croyait que cela aiderait à améliorer la situation. Il avait une attention spéciale pour les frères malades et leur offrait sa gentillesse, fidèlement.

Et pourtant, Fr. Yowani n’a jamais oublié sa culture d’origine. N’avait-il pas été prêtre à Inongo durant vingt ans, aussi longtemps qu’il aura été moine ? Il faisait un mélange tout à fait original (et – à vrai dire – pas vraiment imitable) entre la culture européenne et africaine. Il était européen d’adoption et naturalisé belge. Il a particulièrement aimé l’Italie et l’Allemagne, deux pays dont il parlait la langue et où il a cultivé l’amitié. Pour certaines choses il était plus européen que nous. Nous aurions voulu qu’il garde un peu plus sa spontanéité africaine. Mais Yowani mettait des freins, parce qu’il croyait qu’on ne fait pas certaines choses en Europe. Il était  très organisé et d’une ponctualité imbattable, même un peu maniaque sur le bord. Il avait une théologie bien romaine. Huit ans d’études dans la Ville éternelle laissent des traces éternelles ! Yowani est aussi resté très reconnaissant pour le travail des missionnaires belges au Congo et il a gardé beaucoup d’amis parmi les missionnaires, prêtres et religieuses. Il est vrai qu’il leur devait beaucoup. Ses parents étaient des protestants très ouverts. Yowani aimait parler de sa maman, dont il admirait la bonté et la générosité. Elle était son modèle. Quand Yowani a opté pour le catholicisme sa maman le réveillait chaque matin pour qu’il puisse aller à la messe, en faisant je ne sais combien de kilomètres à pied. L’eucharistie est toujours restée au centre de sa vie. Il y a quelques mois encore, au home Saint-Antoine à Banneux, où il a été merveilleusement soigné et aimé, il impressionnait le personnel par la ténacité avec laquelle il voulait aller au sanctuaire marial pour la messe de l’après-midi à 4 :00. Un jour, il y avait une pluie torrentielle. On a constaté qu’il était tout de même parti ; à son retour l’aide-soignant a dû verser dans le lavabo l’eau qui remplissait ses souliers. Pour Yowani, cela n’avait aucune importance. Il voulait aller à la messe et il était content d’y être allé.

Mais revenons à son côté africain. Vous avez déjà compris qu’il avait quelque chose de paradoxal. Malgré son attachement à son pays et aux gens de son peuple, Yowani n’a jamais accepté de retourner en Afrique. Nous l’avons pourtant invité à le faire et nous avons insisté. En même temps il suivait les nouvelles et restait en contact avec beaucoup de monde. Il souffrait aussi à cause de l’injustice et de la pauvreté qui minent son pays. Il suivait de près le ministère pastoral du Cardinal Laurent Monsengwo, archevêque de Kinshasa et membre de sa famille, ainsi que de Mgr Philippe Nkiere Kena, ami de longue date et pasteur actuel de son diocèse, qui témoigne sa reconnaissance par sa présence parmi nous. Encore merci de tout cœur, Monseigneur. Notre seul frère africain part. Mais ce ne doit pas être la fin de notre relation avec l’Afrique et notamment avec vous.

Yowani a terminé sa course sur la terre. Trop vite pour nous, parce que trop jeune. A-t-il « bouclé la boucle » ? L’expression ne me semble pas juste. Parce que la vie n’est pas vraiment une boucle. On ne revient jamais au point de départ. La vie est un chemin et il y a du neuf. Ce qu’il y a de nouveau maintenant pour notre Fr. Yowani est qu’il voit en réalité le visage de Jésus, ce visage qu’il a si souvent contemplé avec ses yeux d’homme. Yowani nous invite à aller le même chemin, à aller chacun son chemin. Il nous invite certainement à nous nourrir du corps et du sang de Jésus, notre sauveur.

Oui, tout est réuni pour que nous vivions comme une réelle action de grâce cette eucharistie autour du corps de Fr. Yowani. Nous confierons son corps à la terre. Mais une fraternité plus forte et plus directe peut se vivre maintenant dans la communion des saints.

Frère Raphaël (1919-2011)

En ce mercredi 5 octobre 2011, notre frère Raphaël (Jacques BOULET) est arrivé au terme de son itinéraire sur terre.
Il est entré enfin, selon son grand désir, dans la maison du ciel où notre Père l’a accueilli en sa tendresse.

Né à Rixensart en 1919, frère Raphaël est entré au monastère en 1937. Il y a mené une vie de fidélité assidue à la prière et au travail. Pendant plus de 32 ans, il a mis ses nombreux talents au service de la brasserie. Élu abbé en 1966, il ne se sentait à l’aise pour cette tâche et reprit simplement sa place de frère parmi des frères. Ayant reçu à son entrée le nom d’un ange, il témoigna parmi nous de beaucoup de patience et de douceur, ce qui lui valut de nombreuses amitiés parmi tous ceux qu’il fréquenta dans ses relations de travail.

Que Raphaël et les saints anges l’accueillent dans la joie de Dieu.


Prière lors de la veillée (vendredi 7 octobre)

Notre frère Raphaël vient de nous quitter, quelques jours après la fête de son saint patron Raphaël et de tous les anges. Ne pourrions-nous pas dire qu’avec notre frère un ange est passé parmi nous… porteur pour nous d’un message de Dieu ?
R/ Seigneur, nous te rendons grâce.
1/ Dans la Bible, l’ange Raphaël se fait le compagnon de chemin et le guide du jeune Tobie… Notre frère Raphaël fut pour nous un bon compagnon de chemin, et pour chacun de nous il demeure une figure lumineuse de la voie monastique. Béni,
sois-tu, Seigneur.
2/ Durant 32 ans, notre frère assuma d’un cœur égal la lourde responsabilité de la brasserie. Là comme en tous ses autres services, il se montra soigneux, précis, serviable. Son exemple d’abnégation et de fidélité nous stimule. Béni, sois-tu,
Seigneur.
3/ Notre frère vécut toujours comme un frère parmi des frères, dans la simplicité et la stabilité. Homme calme, discret et doux, il traversa la paix au cœur les hauts et les bas de la vie communautaire au long de près de trois quarts de
siècle. Béni sois-tu, Seigneur.
4/ Homme assidu à la prière, lisant de manière suivie quelques livres bien choisis, dans la continuité et la régularité, frère Raphaël fut à sa manière un pilier de notre communauté. Béni, sois-tu, Seigneur.
5/ Affable et courtois en toutes circonstances et avec tous, fr. Raphaël offrait une oreille et un cœur attentifs à tant de gens qui aimaient le rencontrer et bénéficier de ses conseils et de sa paix. Béni, sois-tu, Seigneur.
6/ Dans la maison de soin où il résidait depuis quelques mois, il demeurait égal à lui-même. Il perdait parfois la conscience claire des temps, des lieux, des noms, mais il accueillait chacun avec un sourire d’ange, et un humour fin et malicieux qui faisait du bien à tous ceux qui l’approchaient. Béni, sois-tu, Seigneur.
7/ Depuis un an ou deux, il ne tenait plus en place, souvent il faisait ses valises et voulait partir, aller à la gare, pour « rentrer chez lui », était-ce le pays de son enfance, était-ce Orval, le lieu de toute sa vie, était-ce – enfin ! – la maison paternelle de Dieu ? Il y est accueilli désormais dans la joie par saint Raphaël et tous les anges et tous les frères qui l’ont précédé. Béni, sois-tu, Seigneur.



Homélie pour les funérailles (samedi 8 octobre)

« Je suis le chemin, la vérité et la vie ». Ces paroles de Jésus ont résonné très tôt dans le cœur de notre Père Raphael. A dix-huit ans déjà, il sent l’appel à la vie monastique. A cette époque ce n’était pas une exception. Ce que nous pouvons
considérer comme plus exceptionnel est la fidélité de Père Raphael. Il a vécu la stabilité dans sa communauté durant 74 ans, cela fait trois quarts de siècle. Et le mot stabilité a bien tout son sens dans la vie de notre frère. C’était un trait de sa conception monastique.

Jésus s’appelle le « chemin ». Pour P. Raphael cela s’est traduit dans un long cheminement intérieur. Mais la voie à suivre était pour P. Raphael probablement plus sinueuse qu’il ne se l’était imaginé en entrant à Orval. (La vie n’est jamais comme on la rêve.) Les années de la deuxième guerre mondiale et son séjour à Notre-Dame du Désert en France ; son long travail à la brasserie (pendant 32 ans) ; les années d’après-concile qui ont si fortement marqué notre communauté ; en cette même période l’abbatiat de P. Raphael, bref mais fécond ; puis l’économat, suivi de longues années de « repos » où il continuait à travailler de son mieux…
P. Raphael a tout vécu avec intensité, mais aussi en gardant une place discrète, on aurait dit celle d’un observateur, s’il n’avait pas eu en même temps des fonctions de responsabilité et l’obligation de prendre beaucoup de décisions. Pas toujours facile pour un grand timide. P. Raphael était paralysé quand il devait parler en public. Il fuyait les rencontres trop nombreuses. Mais sa timidité se doublait d’une option bien consciente. P. Raphael avait quelque chose d’un sage. Il ne disait pas grand-chose, mais n’en pensait pas moins. Et quand on demandait son opinion, il était capable de la livrer, sans jamais hausser le ton. Cette sagesse le rendait proche. Pour beaucoup de frères de la communauté il était le confesseur ou le conseiller spirituel. Il l’était aussi pour des personnes de l’extérieur. Un ami fidèle. Quand Jacques Boulet recevait comme nom de religieux celui de l’archange Raphael, le Père Abbé était prophète sans le savoir. Raphael veut dire en hébreu : Dieu guérit. Comme un ange gardien aux côtés de Tobie, Père Raphael a accompagné beaucoup de personnes sur leur chemin. Il était pour elles toujours un élément de paix et souvent de guérison. La pauvreté, il l’aimait. Il s’est toujours battu contre des choses qu’il n’estimait pas nécessaire. Il était solidaire avec les personnes économiquement pauvres. Le côté trop capitaliste de notre société lui faisait problème. Père Raphael évoluait avec son temps et je me suis souvent demandé comment il y réussissait, malgré son âge, lui qui ne sortait jamais. Il est vrai qu’il avait un petit complexe de ne pas avoir fait des études. Complexe en fait inutile pour quelqu’un d’aussi d’intelligent et ouvert. Bien sûr il n’évoluait pas dans tous
les domaines. Il pouvait être têtu, notamment dans le domaine pratique, où il se sentait plus sur son terrain. En cela il partageait peut-être le scepticisme de Qohélet, un des grands sages de l’Ancien Testament. Mais il était conscient d’être
dépassé et, tout en gardant sa conviction, laissait faire les autres sans s’y mêler.

Pour nous – et n’est-ce pas son plus grand cadeau ? – Père Raphael restera un modèle dans la vie monastique. Il était fidèle à la prière. Il aimait beaucoup chanter. Il était présent à toutes les réunions communautaires, et cela jusqu’à un âge très avancé. Il a rendu service jusqu’en ces dernières années, simplement, sans faire beaucoup de bruit. Il est parti à la maison de soins, fin avril, en prenant son psautier, dont il ne se séparait pas. Il ne pouvait plus se concentrer sur le texte, mais les psaumes avaient été toute sa vie. Il avait un grand sens de l’obéissance et, là encore, sans se faire remarquer. Le jour de samedi saint je lui ai annoncé que le moment était venu pour aller à Banneux, au Carrefour Saint-Antoine. P. Raphael était dans un moment de grande lucidité. Nous en avons parlé longuement. A la fin je lui ai demandé comment il se sentait. Il a répondu : « L’idée ne m’enchante pas. Mais tu sais bien ce qui vaut mieux pour moi. » C’était simple, clair et bref. Je pense que P. Raphael a dit plusieurs fois dans sa vie cette phrase. Toujours il obéissait et essayait d’assumer des décisions prises par d’autres. Ce n’était pas toujours facile. Cette sobriété a marqué toute sa vie spirituelle. P. Raphael ne partait jamais dans de grandes envolées lyriques. Ce n’était pas son genre. Mais il était ferme et solide dans la foi. Fidèle à la prière. Fidèle à ses frères. Cette vie sans prétention, mais avec respect et courtoisie pour tout le monde, restera pour nous une lumière.
Merci, Seigneur, de nous avoir donné Père Raphael.

Frère Hugues (1926 - 2010)

Faites-vous un cœur plein de tendresse et de bonté, un cœur humble, doux, patient. 
Accueillez-vous, pardonnez-vous, 
aimez-vous les uns aux autres.
Vivez dans la reconnaissance.
(Saint Paul)

Le dimanche 26 décembre 2010,
dans la douceur de Noël, en la fête de la sainte Famille,
le Seigneur a appelé à la lumière de l’éternelle vie, notre frère Hugues,
né à Limbourg le 22 février 1926,et entré à l’abbaye d’Orval en 1947.
Qu’il repose dans la paix promise aux enfants et à tous ceux qui leur ressemblent.


Notre merci pour frère Hugues

Prière lors de la veillée du mardi soir (fr. Bernard-Joseph)

1. Frère Hugues veillait à nourrir les oiseaux des miettes qui tombaient de notre table. Et il allait jusqu’à leur parler. Ainsi faisait-il avec tout frère ou soeur humain, aussi petit soit-il.Si les tâches du petit frère Hugues étaient réduites et répétitives, son premier et fidèle engagement consistait à aimer Dieu et chacune de ses créatures, fraternellement. Il était grand, de la vraie grandeur, celle de l’amour. Pour sa fraternité, Seigneur, nous te bénissons.
2. Frère Hugues ne perdait aucune occasion de dire merci. Il disait merci, mille merci, partout et toujours. Merci pour avoir aidé à la vaisselle, pour un service, pour une homélie, pour une présence. Merci pour tout ce que lui-même n’était pas capable de faire, mais qu’il était attentif à reconnaître. Il vivait ainsi dans une action de grâce perpétuelle. Pour son esprit de gratitude, Seigneur, nous te bénissons.
3. Frère Hugues vivait tout événement, toute rencontre en grande profondeur, allant toujours à l’essentiel, sans se laisser distraire par les détails de superficie. Avec de simples mots, il pouvait communique quelque chose de sa vie profonde et de son expérience de Dieu. Il était la réalisation vivante de ces mots du psaume : Et moi je ne suis que prière.  Pour son esprit de prière, Seigneur, nous te bénissons.
4. Frère Hugues accueillait, pardonnait, aimait. Homme de cœur, simple et fraternel, il accueillait chaque personne par son prénom. Il se plaçait au niveau de l’être plus que du faire, privilégiant la qualité de la relation, dans un respect aimant de chacun.  Pour sa bienveillance, Seigneur, nous te bénissons.
5. Dans la vie communautaire comme à l’hôtellerie, sa présence était de paix, de discrétion, d’attention silencieuse. Il n’entendait plus guère, mais il lisait les visages, devinait l’essentiel, et communiait ainsi au-delà des paroles avec ce que les autres vivaient. Et dans les moments de partage, ses mots étaient précieux. Pour sa qualité de présence, Seigneur, nous te bénissons.
6. Frère Hugues avait la tête penchée, de plus en plus bas. Il devenait ainsi un exemple d’humilité jusque dans son corps. Et il vivait cette infirmité avec humour, distribuant sans compter son toujours jeune sourire, en tournant la tête de côté avec un petit signe de la main. Pour son humilité, Seigneur, nous te bénissons.
7. Comme chacun, notre frère pouvait connaître la peur, l’angoisse. Et son chemin a parfois été ardu. Notamment dans les dernières années, pour peu à peu accepter ses limites et lâcher prise, comme il disait. Mais toujours il était parmi nous l’innocent, au cœur pur, aux yeux bleus, laissant filtrer la lumière de la miséricorde et de la tendresse de Dieu. Pour sa transparence, Seigneur, nous te bénissons.


Homélie des funérailles

Père abbé

Notre Frère Hugues est donc parti. Sur la pointe des pieds, comme il a vécu toute sa vie. Dans la discrétion, sans gêner personne, avec un sourire. Le soir avant, il a encore joué de la musique sur le clavier : des chants de Noël et une improvisation. C’était sa manière de mettre un point d’orgue sur la dernière note de la partition de sa vie.

En ce moment-ci beaucoup de sentiments se bousculent en moi, comme chez la plupart d’entre vous, sans doute. Mais je pense que nous nous accorderons au moins sur un sentiment commun : celui de la reconnaissance. Merci, P. Hugues, parce que tu apprends à cultiver cette attitude. Seul celui qui vit de la grâce, voit la grâce de Dieu partout. Et seul celui qui a le cœur suffisamment pauvre peut la recevoir. P. Hugues a passé beaucoup de temps dans cette église, qui était son chez lui préféré, que ce soit dans sa stalle, ou devant le tabernacle, souvent à genoux. Sa nourriture spirituelle, il ne la cherchait pas trop loin. Il puisait à la meilleure source : la liturgie et la bible. Étant très malentendant depuis des années, il préparait les lectures des offices et il les reprenait à son rythme. Il demandait aux frères de lui passer le texte de leur homélie, parce qu’il ne voulait pas manquer ce qui se partageait en communauté. Surtout, il voulait être en communion avec ses frères. Il assistait à toutes nos réunions, souvent sans pouvoir suivre la discussion ou sans comprendre le conférencier. Quand je lui disais qu’il ne devait pas se sentir obligé d’être présent, il me répondait : « Je ne m’ennuie pas du tout. Je préfère être avec mes frères : je regarde leur visage et je prie pour eux ».

On a appelé souvent P. Hugues : notre « petit » père Hugues. Petit ? Effectivement ! Et dans beaucoup de sens du terme. Physiquement, il ne prenait pas beaucoup de place. Il avait aussi le cœur d’un enfant : capable de s’étonner, de s’émerveiller devant les compétences des autres, devant leur capacité de travail. Mais il n’était jamais impressionné par les exploits et les grandeurs humaines. Cela le plutôt faisait rire. Il avait de l’humour. Il aimait les jeux de mots. Il avait beaucoup de bon sens. Sa profondeur spirituelle savait discerner la vraie grandeur. Cela expliquait aussi son égalité d’humeur. Son humour était au service de l’amour. Il ne blessait jamais quelqu’un, mais il savait relativiser les problèmes, tout en sentant profondément la souffrance. Il souffrait quelquefois lui-même quand on le brusquait. Être bousculé, ça, il n’aimait pas. Alors il patientait comme il pouvait et ensuite venait m’en parler.

Petit, il l’était déjà dans sa famille. Il s’est toujours senti le petit frère dans une grande famille, qu’il aimait énormément. Combien de fois il m’a parlé de la maison paternelle, « La Pépinière », à Limbourg. Les décès récents de son frère et de sa sœur, l’ont beaucoup affecté et l’invitaient à préparer son propre départ. Et quand sa famille allait vendre la maison des parents, elle s’est réunie pour fêter les adieux de ce lieu porteur. P. Hugues est allé. Il me disait : « Encore un chapitre qui est fini. La Pépinière, c’était toute une philosophie ». Oui, la Pépinière représentait toutes les valeurs que ses parents lui avaient apprises et qui restaient sacrées pour lui. Est-ce un hasard si P. Hugues est décédé le jour de la fête de la Sainte Famille ?

Petit, P. Hugues l’était encore comme musicien. Venant d’une famille musicale, il avait un sens extraordinaire de l’harmonie. Mais il n’avait pas trop le sens du rythme. Comme enfant, cela l’avait empêché de jouer de la musique de chambre avec ses frères et sœurs. Il écoutait donc et jouait tout seul. Mais en même temps, son cœur entier était occupé par la musique. Il savait qu’à Dieu son cœur sensible agréait, son cœur qui vibrait doucement, mais toujours.

Petit, P. Hugues l’était en étant proche des personnes blessées par la vie. Beaucoup sont passées à l’hôtellerie et pourraient en témoigner. Il se sentait particulièrement bien dans les communautés de l’Arche et surtout dans la communauté de Trosly où il faisait chaque année sa retraite personnelle. Là il faisait la fête avec les personnes, sans complexe, sans respect humain. Il était petit avec les petits.

Finalement P. Hugues se sentait petit devant la mort. Il avait peur de la mort, depuis toute sa vie. Non pas la mort elle-même, mais l’éventuelle souffrance avant de mourir. Il en parlait souvent et avec beaucoup de personnes. Cette souffrance lui a été heureusement épargnée. P. Hugues ne s’est rendu compte de rien. C’est ce qu’on appelle « une belle mort ». Après un dernier acte : jouer de la musique pour ses frères. Après un dernier mouvement conscient : son sourire et même un sourire insouciant. Il est mort dans les bras de son père abbé et en présence du père prieur : comme s’il fallait quand même officialiser la fraternité communautaire qui avait été si importante pour lui.

Mais à travers tout ce que je viens de dire, ne soupçonnons-nous pas la grandeur de P. Hugues. Simple, sans être simplet. Petit, sans être recroquevillé sur lui-même. P. Hugues était grand par sa présence. Il nous a offert ce qu’il y a de plus précieux dans la vie : une présence humaine et fraternelle ; ce qu’il y a de plus précieux dans la vie monastique : une présence qui nous fait toucher Dieu : le Bon Dieu existe, il est là. La preuve ? Il l’était lui-même, P. Hugues, en sa personne. J’ose dire qu’il était un vrai contemplatif. Toujours « branché sur Dieu », qui était pour lui Dieu Père, Fils et Esprit. Ce n’était pas une simple formule trinitaire, sortant tout droit du catéchisme. C’était même plus qu’une confession de foi. Pour lui, c’était une expérience. Son expérience la plus chère, la plus intime, mais qu’il aimait partager avec ceux et celles dont il sentait qu’ils étaient ouverts à cela ; avec ceux et celles dont le cœur était à la recherche de l’amour (et qui ne l’est pas ?). Cette expérience le gardait centré sur l’essentiel. Au-delà des événements ponctuels, qui ont tissé sa propre histoire dans notre communauté durant 63 ans. Au-delà de nos histoires personnelles, humaines et même ecclésiales, qui salissent si souvent le visage de Jésus. Pour lui, le visage de Jésus était trop aimable pour qu’il soit impressionné par les on-dit, les on-fait, les on-croit, les on-doit… Il répétait souvent : « Ce que j’aime quand je suis dans l’église, c’est qu’Il me regarde et que je le regarde ». Cela lui suffisait. Le reste n’était pas pour lui et le dépassait souvent. Mais peu importe. Il avait des choses plus importantes à faire : aller vers le Père, en regardant Jésus et en vivant de son Esprit.

Nous découvrons ici la source de son amour, de sa bonté, de son sens du pardon et de sa compassion. Ainsi il a rapproché tant de personnes de Dieu et des personnes entre elles. Cela nous réchauffe le cœur. J’ai dit que P. Hugues était une présence. Je préfère cette expression à « c’était un personnage », parce que P. Hugues était trop humble pour utiliser ce genre de vocabulaire. Là encore il aurait souri avec humour. Mais sa présence est bien là et sera là toujours. On voit le moine fidèle quand il arrive au terme de sa vie. P. Hugues nous aidera certainement à continuer notre route fidèlement, humblement (c’est le seul moyen de tenir par ailleurs – l’évangile ne veut pas d’autre fidélité). Je dirais presque que P. Hugues nous aidera à tenir « tout bonnement », en mettant dans ces mots en même temps « la bonté », mais aussi la relativité des choses et la bonne humeur. Nous pleurons l’absence d’un frère qui était toujours physiquement avec nous. Mais nous ne pouvons pas être tristes pour un frère qui reste présent. Et, oserais-je dire, qui vit quelque part à l’intérieur de nous ? Je crois qu’aujourd’hui la communion des saints est encore plus tangible pour nous, ses frères, et pour ses amis. Permettez-moi de terminer avec deux images. La première est celle évoquée par le petit personnage dans la crèche de Noël que vous voyez devant vous. Dans la collection des statuettes, il s’appelle « le contemplatif ». Il est assis comme P. Hugues savait le faire jusqu’au dernier jour : sur les talons. Il a les mains et les oreilles tout ouverts. Ses mains tournées vers Jésus, enfant, comme des récepteurs, qui accueillent les vibrations divines de l’amour. P. Hugues a fêté tout le jour de Noël avec nous. Il reste maintenant auprès de la crèche. Il nous représente et nous invite à faire comme lui.

Et la deuxième image est celle de l’étoile. Quand le ciel se dégagera et que nous verrons les étoiles, regardons-les. Découvrons l’étoile la plus brillante, et disons-nous que P. Hugues nous salue du haut du ciel. Laissons-nous guider, frères et sœurs, par son étoile. Elle nous mènera sûrement vers Jésus. Elle nous fera entrer dans la communion eucharistique, qui était sa nourriture principale, sa joie de vivre. Oui, P. Hugues nous invite maintenant à la table de son Seigneur. C’était le secret de sa jeunesse. Ce matin une amie de la communauté qui vit à l’étranger m’écrivait : « Une de mes toutes dernières conversations avec Fr. Hugues date de mai 2009. Comme je trouvais que, d'année en année, il ne changeait pas vraiment, je lui dis : "Fr. Hugues, dis-moi, es-tu éternel ?" Et il me répond, avec son bon sourire : "Voyons... tu sais bien que notre éternité est déjà commencée..." »


Il s’est envolé, l’homme aux oiseaux.

Témoignage de Anne

Ce matin, la neige de la grande cour s’étale, immaculée, vierge. Ce n’est pas normal. Il y manque des traces de pas. Le petit pas pressé de Frère Hugues. Tous les jours, par tous les temps, il longeait la pièce d’eau, rendez-vous incontournable avec les oiseaux et les poissons. Ce matin, il a pris un autre chemin.

Il est parti. Ce petit homme. Cet enfant d’une famille si nombreuse. Frère Hugues. Oncle Charly, à pas feutrés, vient de quitter sa deuxième « grande maison », pour entrer dans la plus grande, définitive, celle-là. Celle du Père, où il retrouvera sa nombreuse famille.Vous suscitiez ma tendresse, Petit Père, une tendresse infinie pour l’enfant que vous étiez.

Il y a bien longtemps, alors que la retraitante que j’étais à ce moment, méditait dans la cour, au soleil, après avoir longé la pièce d’eau à votre accoutumée, vous êtes venu à moi : « Tu dois me prendre pour un fou qui parle tout seul ! Mais je parlais aux oiseaux. » Eh oui, ce Saint-François avait le don d’attirer à lui moineaux, pinsons et mésanges, et il leur tenait des discours accrocheurs.

On vous voyait arriver, du haut du monastère, d’un petit pas décidé, encapuchonné les jours de grand froid, tout courbé. A mesure que vous approchiez, votre silhouette ne grandissait guère.Grand passionné de météo, tous les midis en arrivant à la cuisine, vous marquiez un arrêt sur les marches du perron. Invariablement, votre entrée était ponctuée d’un « Bonjour, chère Anne. Ça va bien, Dieu merci. Aujourd’hui, il fait x degrés, et cette nuit, il y en a eu autant. Heureusement, il ne pleut pas. » J’ai appris depuis peu, que vous teniez cette passion météorologique d’un héritage de famille séculaire !

Toujours à l’affût de bons mots, vous participiez à l’hilarité que vous provoquiez à la cuisine : vous releviez alors la tête, et votre visage rayonnait d’un sourire malicieux, les petits yeux plissés de joie sous votre courte frange blanche. Quand vous ne vous mettiez pas à chanter de vieilles chansons inconnues et légères, semant une joie enfantine autour de vous.

Un de vos sujets humoristiques favoris était votre petite taille : portant un lourd cageot de pommes du monastère à l’hôtellerie, vous me disiez : « Je suis petit comme 3 pommes, mais je peux en porter 20 kilos ! » C’est qu’il était costaud, notre David de l’hôtellerie !

Mais votre petite taille était aussi l’objet même de votre modestie : vous clamiez haut et clair combien vous étiez petit sur tous les plans, et que votre objectif, à vous qui n’aviez pas un « niveau d’instruction élevé », était de faire votre travail en cuisine du mieux que vous pouviez. Que vous vouliez donner un témoignage aux hôtes par votre foi et votre présence, si petite fût-elle.

Quand arrivait l’heure de la vaisselle, vous accueilliez les hôtes. De l’éléphant, vous aviez deux caractéristiques.

La mémoire d’abord : vous saluiez chaque hôte connu, de son prénom, et demandiez des nouvelles précises -  les autres, vous leur demandiez de se nommer, parfois au risque de répétitions multiples, mais avec la certitude d’être reconnus au prochain séjour. Aux dames, du reste, vous remettiez votre bonjour nommément pour les membres de leurs familles.

Et que dire aussi de vos nombres magiques : 8-9-11-14 : gare à celui qui se trompait dans le rangement des assiettes !De l’éléphant vous aviez aussi la fougue, dans un magasin de porcelaine : la vaisselle volait du passe-plats au lave-vaisselle, avec énergie. Le nombre de décibels dans la cuisine entrechoquait les éclats et ébréchures ! Et gare à celui qui se trouvait sur votre itinéraire rituel : il se voyait invariablement bousculé dans un recoin !

La rudesse que vous affichiez à la vaisselle n’avait d’égale votre délicatesse à l’égard des hommes.Présence petite, peut-être, mais ô combien interpellante. Vous n’aviez de cesse de vous excuser de votre surdité, mais aviez trouvé, dans cet isolement, la plus belle forme de présence : « Je me mets en communion de prière avec celui qui parle». Combien de fois ne m’avez-vous pas confié que le Seigneur « passait à travers vous» pour aller vers les autres, mais que vous n’y étiez pour rien, que vous « n’étiez pas grand’chose ». Vous pourriez en remontrer à vos professeurs d’humanité à Verviers, qui vous avaient reproché votre manque de sérieux en religion !Lors des conférences auxquelles vous assistiez, vous me disiez que vous ne compreniez pas ce qui se disait, trop intellectuel.  Mais poussé par votre grande Foi, vous disiez : « Je n’aime pas parler de Dieu aux hommes. Par contre, j’aime parler des hommes à Dieu ! »N’y a-t-il pas plus beau message évangélique ?

Et votre regard ! A la fois très attentif aux gens que vous accueilliez, mais aussi, ce bleu si clair semblait en permanence tourné vers le Père : vous sembliez relié à Lui par un invisible fil permanent. Vous avez inauguré pour moi une couleur : vos yeux étaient d’un bleu « outre-ciel ».

Oui, c’est un grand homme qui nous quitte. Un saint. Un Enfant de Dieu.Au revoir, Frère Hugues. A l’hôtellerie, nous serons comme les oiseaux de la cour : nous volèterons à la recherche de votre présence, attendant votre petite manne quotidienne.

Quant à moi, je continuerai à guetter, comme jusqu’il y a peu à la fin de chaque office, quand vous quittiez votre stalle, votre petit coup d’œil complice dans ma direction.Dans votre grande humilité, vous étiez courbé vers la terre. Maintenant que vous êtes là-haut, vous vivez, penché vers l’humanité que vous aimez tant.

Et nous tous, qui avons reçu votre présence, nous gardons, là, au creux de notre poche, votre belle âme à travers vos yeux pétillants et votre magnanime sourire éternel.

Dans la neige, il n’y a plus de traces de pas de Frère Hugues. Mais nous gardons de lui les traces de cœur. A jamais.

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