Devenir moine

Profession solennelle

homélie du Père Abbé


Cher frère Estephan,

Tu as choisi l’évangile du lavement des pieds pour la célébration de ta profession solennelle – texte que nous avons lu il y a quelques semaines le jour de Jeudi Saint. Cet évangile te parle particulièrement. Comme Jésus tu veux être d’abord serviteur. Saint Benoît, de son côté, appelle le monastère : « école du service du Seigneur ». Oui, pouvoir servir est « évangile », une bonne nouvelle, et paradoxalement peut-être d’abord pour celui qui se met au service des autres. Tu avais déjà choisi comme nom de religieux celui du diacre Etienne – Estephan en arabe. Tu veux donc vivre désormais plus intensément ce que dit Jésus : « C’est un exemple que je vous ai donné afin que vous fassiez, vous aussi, comme j’ai fait pour vous » (v. 15).

Cependant suivre fidèlement Jésus jusqu’au bout dépasse nos capacités humaines. Qui le pourrait longtemps en comptant seulement sur ses propres forces ? C’est pourquoi je voudrais me concentrer quelques instants sur un autre verset du même évangile. Le voici : « Si je ne te lave pas, tu n’auras pas de part avec moi » (v. 8). Cette phrase est certainement d’abord une consolation : Jésus se met lui-même à notre service avant que nous puissions suivre son exemple pour servir nos frères et sœurs. Mais il y a autre chose. Jésus semble dire ces mots sur un ton exigeant et même sévère : ne pas accueillir son amour pour nous signifie se couper de lui. Consolation donc (« je te lave »), mais aussi exigence (« laisse-moi te laver » !).  Jésus dit quelque chose qui est à la base de notre vie monastique. Oui, tout nous est donné par Jésus lui-même. Nous n’avons rien à inventer : l’appel et l’exemple viennent de lui. S’il n’est pas lui-même le point de départ et le point d’arrivée, notre générosité n’est que recherche de nous-mêmes. Au lieu d’être moine, nous jouons alors au moine.  Non, Fr. Estephan, nous ne sommes pas ici pour la « moinerie ». Ce serait une perte de temps et un gâchis. Nous sommes ici pour trouver notre bonheur en Dieu, en Lui dont nous cherchons – et trouvons – le visage en Jésus. Nous sommes moines pour « avoir part avec lui ». Aujourd’hui tu dis avec le psalmiste, et non sans fierté : « Seigneur, mon partage et ma coupe ; de toi dépend mon sort. La part qui me revient fait mes délices ; j’ai même le plus bel héritage » (Ps 15, 5-6).

Les trois figures évoquées dans les lectures – Abraham, Paul et surtout Jésus – t’accompagneront toujours et te rendront libre pour aimer. Libre pour donner. Libre pour par-donner (ce qui est donner jusqu’au bout). A cette liberté tu es appelé particulièrement aujourd’hui. Que ce moment d’engagement soit pour toi un roc dans ta vie, une lumière que personne ne saura éteindre, mais plutôt un phare qui éclaire les autres. Aujourd’hui, Dieu même fait alliance avec toi. Compte toujours sur Lui, sur sa grâce et son Esprit. Et nous sommes là comme tes compagnons de route. Tes frères !

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