Orval Jeunes en Prière OJP

Conférence mercredi 2 août 2017

La spiritualité au quotidien pour des gens qui ont l’agenda plein



Chers amis,

Le thème est « En Lui je trouve ma joie ». Comment trouver sa joie dans le Seigneur tout au long de nos jours ? Dans les moments de repos ? Ou dans nos activités ? Espérons que ce soit dans les deux. Mais comment faire ? C’est cela « la spiritualité au quotidien ». Voyons un peu de plus près.


Commençons par un petit texte de l’évangile qui sonnera pour nous comme un défi. Je pense à la petite scène bien connue de Marthe et de Marie. J’aimerais partir de ce texte pour situer les deux – Marthe et Marie – l’une par rapport à l’autre. Nous trouvons le texte dans l’évangile de Luc (Lc 10, 38-42). Allons donc à Béthanie chez Marthe et Marie. Apparemment, Lazare n’est pas à la maison. Du moins, on n’en parle pas. Un tout petit texte, mais combien beau et actuel !

Le voici : 
(v. 38-40) Chemin faisant, Jésus entra dans un village. Une femme nommée Marthe le reçut. Elle avait une sœur appelée Marie qui, s’étant assise aux pieds du Seigneur, écoutait sa parole. Quant à Marthe, elle était accaparée par les multiples occupations du service. Elle intervint et dit : « Seigneur, cela ne te fait rien que ma sœur m’ait laissé faire seule le service ? Dis-lui donc de m’aider. » 
(v. 41-42) Le Seigneur lui répondit : « Marthe, Marthe, tu te donnes du souci et tu t’agites pour bien des choses. Une seule est nécessaire. Marie a choisi la meilleure part, elle ne lui sera pas enlevée. » 
v. 38-40 Nous avons trois personnages : Marthe, Marie et Jésus. Mais ils ne sont jamais tous les trois sur le même plan. Un premier duo est formé par Marthe et Jésus. On ne peut pas se défaire de l’impression qu’au début du texte Marthe est la plus importante et Marie est un personnage de second plan. En effet, Luc commence par donner le point de vue de Marthe. Elle est la maîtresse de maison. C’est elle qui reçoit. Elle a bien une sœur, dont nous apprenons en passant qu’elle s’appelle Marie, mais Marthe ne s’adresse jamais directement à elle. Pour parler d’elle, Marthe l’appelle : « ma sœur ». C’est tout de même un peu distant. Marthe s’énerve parce que Marie reste assise aux pieds de Jésus (remarquons que dans l’antiquité c’est l’attitude du disciple, quoique jamais chez une femme en présence d’un rabbi !). Marthe se plaint auprès de Jésus, comme pour le prendre en témoin.  
Malgré tout et dès ces premières phrases Luc nous prépare avec finesse à autre chose. Le lecteur de l’Ancien Testament comprend les indices. Regardons bien le texte. Par exemple : Marie est celle qui « écoute ». « Ecoute » est le premier mot du Shéma Israël, la confession de foi que tout juif doit redire tout au long de la journée : « Ecoute Israël, le Seigneur est notre Dieu ». Ici Marie écoute en effet. Elle écoute son « Seigneur ». Selon le Livre de la Genèse Dieu a créé l’homme comme quelqu’un capable d’écouter, condition pour entrer en relation avec lui. C’est pourquoi il est dit – je cite le prophète Isaïe : « Écoutez-moi bien (…) Prêtez l’oreille ! Venez à moi ! Écoutez, et vous… vivrez.» (Is 55, 1…3). Oui, Marie écoute. De Marthe, par contre, il est dit qu’ « elle était accaparée par les multiples occupations du service ». Accaparée, « distraite » , tirée hors de ce qui se passe, à cause du service. Luc suggère que son service (sa « diaconie », quelque chose de bien, en soi) est en réalité une distraction. Plus haut dans l’évangile Jésus avait déjà expliqué dans la parabole du semeur : « Ce qui est tombé dans les ronces, ce sont les gens qui (…) sont étouffés par les soucis, (…) et (les graines) ne parviennent pas à maturité » (Lc 8, 14). Notre brave Marthe, si travailleuse et généreuse, empêcherait-elle par son service à la graine (la Parole de Dieu) d’arriver à maturité ? Elle qui pourtant reproche à sa sœur Marie de ne pas être très sérieuse (de perdre son temps, assise par terre) !
v. 41-42 Dans les deux derniers versets, un autre duo se forme : Jésus et Marie. Jésus opère le renversement évangélique auquel Luc nous a préparés dans la première partie. Non, Jésus ne sera pas le complice de Marthe contre Marie. Dans la répétition du nom de Marthe, j’entends un reproche, mais sans agressivité (j’entends plutôt de la compassion) : « Marthe, Marthe, tu te donnes du souci et tu t’agites pour bien des choses ». L’agitation, l’inquiétude, la préoccupation font que Marthe ne reçoit pas la personne de Jésus dans sa maison. Elle reçoit « son » hôte, qui lui donne l’occasion de se dépenser. Mais qu’est-ce qu’elle doit prouver ? En fait elle n’entend pas ce dont Jésus a besoin, qui est peut-être d’être simplement écouté. La semence – la parole qui porte la vie en elle – ne peut donc pas parvenir à maturité chez Marthe. Jésus oppose l’expression « bien des choses » à « la seule (l’unique chose) nécessaire ». Et cette parole gagne encore en profondeur quand il ajoute : « Marie a choisi la meilleure part ». Dans l’Ancien Testament « la meilleure part » est un terme fréquent. Elle désigne la part des lévites. Vous savez qu’il a douze tribus en Israël (ce sont les descendants des douze fils de Jacob). Onze d’entre eux reçoivent une part en propriété. Une ne reçoit pas de terrain, notamment les descendants de Levi, qui font toujours le service du temps. Leur part est le Seigneur en personne. De là ces splendides paroles du psaume 72 (73) dans lequel le psalmiste (le lévite) s’adresse à Dieu en disant : Moi, je suis toujours avec toi, avec toi qui as saisi ma main droite.Tu me conduis selon tes desseins (…). Qui donc est pour moi dans le ciel, (que m’importe) la terre ?(Même si) ma chair et mon cœur (se consument) :ma part, le roc de mon cœur, c'est Dieu pour toujours. (v. 23-25)
Ou encore le Psaume 15 (16) : Seigneur, mon partage et ma coupe :de toi dépend mon sort.La part qui me revient fait mes délices ;j'ai même le plus bel héritage ! (v. 5-6)
En disant de Marie qu’elle a choisi la « meilleure part », Jésus fait d’elle le symbole du peuple choisi, du peuple de Dieu. Marie nous représente. 
Mais en quoi exactement ? Parce qu’elle ne travaille pas ? Parce qu’elle n’est pas comme Marthe ? Est-ce que le travail est incompatible avec la prière ? C’est ainsi qu’on l’a fait souvent dans le passé. On opposait ce qu’on appelait la vie contemplative (Marie) à la vie active (Marthe). On pourrait le penser en lisant seulement notre petit texte. Mais c’est alors oublier qu’il est précédé immédiatement par le récit du Bon Samaritain. Rappelons-nous dans cette parable la question du docteur de la loi : « Maître, que dois-je faire pour avoir en héritage la vie éternelle ? » La réponse de Jésus est maintenant qu’il s’agit bien d’agir et de ne pas faire à ce moment un détour pour aller « s’asseoir » au temple ! La conclusion sonne : « Va, et toi aussi, fais de même. » Agis ! La pointe dans nos deux récits ne saurait donc pas être : prier ou travailler. Alors, nos deux textes – celui de Marthe et de Marie d’une part, celui du bon Samaritain d’autre part – sont-ils opposés l’un à l’autre. L’un dit qu’il faut écouter et prier avant d’agir. L’autre dit qu’il faut agir au lieu d’aller au temple. Mais à regarder de plus près il y a aussi quelque chose de commun entre les deux récits. Ni le prêtre ni le lévite dans la parabole du bon samaritain, ni Marthe dans notre texte ne prennent du temps pour se poser la question où est l’essentiel. Ils ne sont pas capables de découvrir la volonté de Dieu, que ce soit dans la parole de Jésus (Marthe)  ou dans les circonstances de la vie (le lévite et le prêtre). Pourtant les choses – ces « multiples choses » qui si souvent nous rendent nerveux et anxieux et nous empêchent de rencontrer les autres – toutes « ces choses » prennent, dans la lumière de la parole de Dieu, une autre signification. Elles trouvent leur juste place. 
Dans notre monde, on court. Beaucoup. Beaucoup trop ! On court pour faire toujours plus en moins de temps, pour gagner toujours plus, pour être plus efficace (disons : pour avoir le sentiment de l’être, parce que dans les faits… que de soucis inutiles !). Et on oublie… de vivre. 
Où est alors la vie ? Dieu dit à travers Isaïe : « Écoutez-moi bien (…) Prêtez l’oreille ! Venez à moi ! Écoutez, et vous… vivrez.» (Is 55, 1…3). Le même prophète Isaïe a prononcé aussi une belle prière : « Seigneur, tu nous assureras la paix, car  même ce que nous entreprenons, c’est toi qui l’accomplis pour nous. (…) [Et Isaïe ajoute cette image forte, mais cruelle :] Nous étions devant toi, Seigneur, comme la femme enceinte sur le point d’enfanter, qui se tord et crie dans les douleurs. Nous avons conçu, nous avons été dans les douleurs, mais… nous n’avons enfanté que… du vent. Nous n’apportons pas le salut à la terre, nul habitant du monde ne vient à la vie » (Is 26,12…18). Voilà une belle description d’une agitation stérile, de l’agitation de Marthe, qui est souvent la nôtre ! Une agitation qui n’apporte pas grand-chose, à part des soucis, des impatiences et des maladies psychosomatiques. 
Bien sûr, Dieu ne fait rien à notre place. Il faudra toujours aussi agir. Mais : pas agir pour agir. En écoutant la parole de Dieu, nous apprenons ce qu’il y a à faire, selon les priorités de Dieu. Et nous trouvons le salut et la paix. 
Vous connaissez sans doute l’histoire des cailloux. Cette belle petite parabole en actes pour dire qu’il faut savoir où sont les vraies questions de la vie. Un jour, un vieux professeur de l’École nationale d’administration publique (ENAP - Québec) fut engagé pour donner une formation sur la planification efficace de son temps à un groupe d’une quinzaine de dirigeants de grosses compagnies nord-américaines. Ce cours constituait l’un des cinq ateliers de leur journée de formation. Le vieux prof. n’avait donc qu’une heure pour "passer sa matière". Debout, devant ce groupe d’élite (qui était prêt à noter tout ce que l’expert allait enseigner), le vieux prof les regarda un par un, lentement, puis leur dit :« Nous allons réaliser une expérience ».De dessous la table qui le séparait de ses élèves, le vieux prof sortit un immense pot Mason d’un gallon (pot de verre de plus de 4 litres) qu’il posa délicatement en face de lui. Ensuite, il sortit environ une douzaine de cailloux à peu près gros comme des balles de tennis et les plaça délicatement, un par un, dans le grand pot. Lorsque le pot fut rempli jusqu’au bord et qu’il fut impossible d’y ajouter un caillou de plus, il leva lentement les yeux vers ses élèves et leur demanda :« Est-ce que ce pot est plein ? ».Tous répondirent : « Oui ».Il attendit quelques secondes et ajouta : « Vraiment ? ».Alors, il se pencha de nouveau et sortit de sous la table un récipient rempli de gravier. Avec minutie, il versa ce gravier sur les gros cailloux puis brassa légèrement le pot. Les morceaux de gravier s’infiltrèrent entre les cailloux... jusqu’au fond du pot.Le vieux prof leva à nouveau les yeux vers son auditoire et redemanda « Est-ce que ce pot est plein ? »Cette fois, ses brillants élèves commençaient à comprendre son manège. L’un d’eux répondit :« Probablement pas ! ».« Bien ! » répondit le vieux prof.Il se pencha de nouveau et cette fois, sortit de sous la table une casserole de sable. Avec attention, il versa le sable dans le pot. Le sable alla remplir les espaces entre les gros cailloux et le gravier. Encore une fois, il demanda : « Est-ce que ce pot est plein ? ». Cette fois, sans hésiter et en chœur, les brillants élèves répondirent « Non ! ».« Bien ! » répondit le vieux prof.Et comme s’y attendaient ses prestigieux élèves, il prit le pichet d’eau qui était sur la table et remplit le pot jusqu’à ras bord. Le vieux prof leva alors les yeux vers son groupe et demanda : « Quelle grande vérité nous démontre cette expérience ? »Pas fou, le plus audacieux des élèves, songeant au sujet de ce cours, répondit :« Cela démontre que même lorsque l’on croit que notre agenda est complètement rempli, si on le veut vraiment, on peut y ajouter plus de rendez-vous, plus de choses à faire ».« Non » répondit le vieux prof « Ce n’est pas cela. La grande vérité que nous démontre cette expérience est la suivante : si on ne met pas les gros cailloux en premier dans le pot, on ne pourra jamais les faire entrer tous ensuite ». Il y eut un profond silence, chacun prenant conscience, de l’évidence de ces propos.Le vieux prof leur dit alors :« Quels sont les gros cailloux dans votre vie ? Votre santé ? Votre famille ? Vos ami(e)s ? Réaliser vos rêves ? Faire ce que vous aimez ? Apprendre ? Défendre une cause ? Relaxer ? Prendre le temps (pour qui ? aussi pour Dieu)... ? Ce qu’il faut retenir, c’est l’importance de mettre ses GROS CAILLOUX en premier dans sa vie, sinon on risque de ne pas réussir... sa vie. Si on donne priorité aux peccadilles (le gravier, le sable), on remplira sa vie de peccadilles et on n’aura plus suffisamment de temps précieux à consacrer aux éléments importants de sa vie. Alors, n’oubliez pas de vous poser à vous-même la question :"Quels sont les GROS CAILLOUX dans ma vie ?"« Ensuite, mettez-les en premier dans votre pot (votre vie). »D’un geste amical de la main, le vieux professeur salua son auditoire et lentement quitta la salle.
Retournons avec tout cela à la scène évangélique du départ. Jésus ne veut pas cautionner la paresse. Mais il loue le courage de Marie pour s’arrêter à certains moments. Il ne méprise pas non plus les efforts de Marthe. J’ai dit l’importance de la parabole du bon samaritain dans le passage précédent. Sans doute que Marthe avait conscience de l’urgence de servir Jésus, qui était venu sans s’annoncer. Elle répond tout de même au devoir de l’hospitalité (une valeur beaucoup plus sensible en orient que chez nous). Marie a pourtant mieux saisi ce qui était vital à ce moment : le maître de la vie était dans leur maison et sa parole continuerait à les faire vivre bien au-delà d’un repas vite digéré. Marie savait faire la distinction entre le « vital » et « l’urgent ». Dans la vie peu de choses sont vraiment vitales, tandis qu’aujourd’hui tout est urgent ! On pourrait dire que Marie savait se revitaliser tandis que Marthe se stressait. En fait, à y regarder de plus près, Marie savait « écouter ce qu’il disait » et ainsi elle sortait d’elle-même, elle prenait distance par rapport aux choses, même urgentes. Savons-nous encore écouter les autres ? Combien de choses sont dites, mais ne sont pas entendues. Combien de choses sont « non-dites » parce qu’on ne s’octroie pas le temps de les dire, ou parce que les autres n’ont tout de même pas le temps de les entendre (ils ne perdront pas leur temps avec cela) ? Une enquête semble avoir montré qu’un médecin – qui doit pourtant écouter ses patients pour comprendre ce qui se passe en lui et faire son diagnostic – écoute en moyenne huit à douze secondes. Après cela il complète lui-même ce que dit le patient, parce qu’il croit le savoir déjà (avec tous les risques d’un mauvais diagnostic et des erreurs médicales). Mais le médecin n’a plus le temps d’écouter son patient. Il doit en voir un maximum en un minimum de temps. Seulement, l’écoute est comme la musique : cela se développe dans le temps. Pas moyen de compresser la musique. Pas moyen non plus de compresser une bonne écoute de la parole de l’autre. Cela pour la défense de Marie. Marthe s’enferme en ses préoccupations avec la conséquence qu’elle stresse. Elle ne sait pas bouger assez vite. Marie par contre s’assied. Elle ne prend pas seulement l’attitude du disciple ; elle se détend et son comportement traduit son attitude réceptive. 
Et j’espère que vous pouvez faire la même chose durant ces jours-ci. 
Père Lode

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