Orval Jeunes en Prière OJP

conférence vendredi 4 août 2017

Comment la prière de Jésus nous apprend à prier ?


Dans notre démarche OJP, nous allons prendre un moment pour porter notre regard sur la prière de Jésus. C’est une chose qui avait impressionné les apôtres : le fait que Jésus était un priant. 
Les Evangiles - et spécialement Saint Luc - nous rapportent des paroles de Jésus sur la manière. Mais ils nous parlent aussi de la manière dont Jésus priait. Discrètement, ils lèvent un coin du voile sur son expérience de la prière. Nous allons prendre le temps pour laisser Jésus nous parler lui-même de sa prière.
Nous allons le faire pour « apprendre à prier » à sa manière, pour apprendre à prier en disciples de Jésus.
Il y a bien des façons de prier. Et nous n’avons évidemment pas le monopole de la prière. Mais Jésus lui-même nous dit qu’il y a des façons de prier qui ne sont pas chrétiennes, qui ne sont pas évangéliques. Il nous le fait comprendre dans la parabole du publicain et du pharisien. Tous deux montent au temple pour la prière mais, dit Jésus, leur prière à chacun est bien différente. Le publicain se tient à distance, il est humble. Le pharisien, qui est tout-devant, remercie Dieu « de ne pas être comme ce publicain ». Lui au moins, il est un homme plein de vertu, un vrai pratiquant… Et Jésus dira que seul le publicain est situé avec justesse dans la prière. On peut donc prier… et être, en fait, loin de Dieu.
Les apôtres l’avaient compris. Etre disciple de Jésus c’est apprendre aussi de lui comment prier avec justesse : prier en étant ajusté à Dieu. A sonner juste dans notre lien au Dieu dont il nous parle. 
Même notre prière doit se laisser « évangéliser » car spontanément - dit Saint Paul - « nous ne savons pas prier comme il faut » (Rm 8, 26) ! . Notre prière doit sans cesse se laisser convertir par la manière dont Jésus vivait la prière.
Nous allons donc ce matin tourner notre regard vers la prière de Jésus : quitte à revisiter des textes que nous avons déjà approfondis ensemble.


I.  La prière de Jésus :

1. LES FACONS DE PRIER PRATIQUÉES PAR JÉSUS
Sa façon de prier est enracinée dans la tradition juive de son peuple.

1.1. Dès 12 ans on le voit participer aux grands pèlerinages vers le Temple  de JérusalemRégulièrement, il le fera à l’approche des grandes fêtes. 
Jésus va souvent reprocher aux pharisiens de se servir du temple pour « montrer qu’ils prient » - pour vivre la prière publique de façon hypocrite… Comme si cela suffisait pour être - comme on l’a dit - « ajusté à Dieu.Mais il sera plein d’indignation justement parce qu’on ne respecte pas le temple comme « maison de prière ».

1.2. On voit aussi que le jour du sabbat Jésus se rend dans la synagogueLà on écoutait la Parole de Dieu (on lui demande parfois de la commenter)Là on priait les psaumes : Jésus les connaissait - c’était la base de la prière juive. Il cite les psaumes. Au cénacle lors de la dernière cène, il est dit qu’il quitte les lieux « après le chant des psaumes » Mt 26,30
Il y a donc une dimension communautaire, liturgique à la prière de Jésus.
Mais il y a cette particularité qui a attiré l’attention de ses disciples : : c’est qu’il prend des temps de prière personnels - c’est en voyant cela qu’il lui diront un jour : « Seigneur apprends-nous à prier »

1.3. « Toi quand tu veux prier retire-toi dans le secret de ta chambre »
Jésus prend régulièrement le temps de prier seul, « à l’écart » : au désert – sur la montagne 
Pour le moment, il n’a pas de règle fixe mais il semble plutôt du genre matinal : « bien avant le jour, il se leva, sortit et s’en alla dans un lieu solitaire et là il priait » Mc 1,35 – mais on voit aussi qu’il prie longuement durant la nuit, ou le soir comme au jardin des Oliviers. 
Comment ? : seul (du coup « tout le monde le cherche » !… ibid) - parfois accompagné de quelques apôtres – avec ses disciples (le Notre Père - à la dernière Cène) 

1.4. Il prie aussi au fil des événements Jésus pratique cette prière spontanée très importante qu’est la « bénédiction » : une forme de prière juive très importante. On la retrouve chez Jésus : « Je te bénis, Père,… ». C’est la formule qu’il utilise à la Cène quand il dit la bénédiction sur le pain et sur la coupe.
Dans la Bible, c’est d’abord Dieu qui « pratique » la bénédiction. Il bénit l’homme : il dit sur lui des paroles de vie et de fécondité (c’est le premier vœu de Dieu à la création et qu’il reprend après le déluge, qu’il multiplie avec Abraham).
Dans la prière juive, l’homme est chargé de bénir Dieu en retour : c’est reconnaître le Donateur de toutes choses au travers de toute sa vie (« depuis le lever du jour jusqu’au coucher »).
C’est une prière qui est entre la louange (l’émerveillement) et l’action de grâce (le merci dit à Dieu : la ‘reconnaissance’ dans les deux sens du mot) 
NB : les prières de bénédictions ont un rôle pédagogique important : - éveiller le regard intérieur (apprendre à symboliser : voir l’invisible au travers du visible) - voir Dieu comme source de ce qu’on vit- éduquer à la reconnaissance : « rendre »-« grâce » 
= Apprendre à voir la vie avec le regard de la foi : S. Jean Chrysostome : « Dieu a dédoublé nos yeux : nous avons ceux de la chair et ceux de la foi »

Rien qu’en voyant ces éléments de la prière de Jésus, c’est une invitation à prendre nous aussi  des moments de prière 
Pourquoi ?- comme dit un chant « pour sauver de l’oubli la présence et la voix du Bien-aimé » (A 136). 
- pour ne pas rester à l’extérieur de nous-mêmes : « nous agitant sur le mur d’enceinte de notre château » alors qu’au plus profond de nous se trouve ce lieu où Dieu habite en nous (Cf Ste Thérèse d’Avila)
-  pour écouter et mieux reconnaitre « les murmures de Dieu dans nos vies » (M. Rondet)

C’est le chemin qu’a pris le Christ, les saints… et les moines ! 
Savoir s’arrêter : avoir des temps et de lieux de prière… comme Jésus ! 
Grandir dans notre relation avec Dieu, avec le Christ obéit aux même règles que l’amour, l’amitié, la relation, la vie de couple… 
Dans nos vies « speedées », ce qui menace le plus nos relations c’est - après un certain temps - ne plus prendre le temps de s’écouter , de se parler. Prendre le temps de s’ajuster à l’autre et à soi-même ; prendre du temps gratuits pour se parler avec amour, avec amitié, pour se confier…, et avoir une parole « qui écoute ». 
Dans la relation à Dieu c’est la même chose : il faut des temps symboliques (« où on fait le joint », où on se relie) et des lieux symboliques où l’on vient pour ne pas oublier l’essentiel. 
C’est difficile aujourd’hui aussi bien par rapport à Dieu que par rapport aux êtres aimés ! Nous sommes dans un temps, disait Edgard Morin où « à force de sacrifier l’essentiel à l’urgent, on finit par oublier l’urgence de l’essentiel »….

2. QUELQUES GRANDS MOMENTS DE PRIÈRE POUR JÉSUS

2.1.  Le baptême de Jésus : 
« Il était priant » dit Luc 3.21 - c’est comme si - dans sa prière - il entendait  le Père lui révéler qu’il est son Fils Bien-aimé : Lc 3,22 : « C'est toi mon Fils : moi, aujourd'hui, je t'ai engendré. » - Mt  3,17 : « Celui-ci est mon Fils bien aimé en qui j’ai mis tout mon amour »
Ce que Jésus « entend », ce sont des versets de l’Ecriture ! Ps 2,7 - Is 42,1… 
prier pour Jésus : rencontrer un Dieu qui mystérieusement lui parle par l’Ecriture : elle devient Parole de Dieu pour lui aujourd’hui (cf le dialogue contemplatif de ce matin) - Et donc pour lui (comme pour nous)… : on peut dire que « les cieux se déchirent » (Mc 1,10) « s’ouvrent » (Mt et Lc) : cela communique entre terre et ciel entre le Père et lui… 
Ici la Parole de Dieu résonne en lui en lui révélant son identité profonde : il est ce fils du Père que le Père appelle à lui. C’est dans la prière qu’il fait l’expérience de sa vocation profonde : être le Fils bien-aimé du Père.
La prière c’est le temps de (re) découvrir sa vocation (et la nôtre) : nous sommes les enfants bien-aimés de Dieu - nous sommes ses fils et ses filles : nous ne sommes pas à nous-mêmes notre propre source : la vie nous a été donnée - nous sommes des êtres infiniment aimés - nous comptons infiniment pour un Autre, depuis toute éternité et pour toute éternité. 
Dans nos vies occupées, ou il faut être performant, faire ses preuves (à ses propres yeux, et à ceux des autres) : prier c’est en revenir à ce que nous sommes : des êtres aimés gratuitement… C’est-à-dire que nous ne sommes pas aimés de Dieu pour nos mérites - nous devons pas mériter ni acheter son amour
La prière est le lieu où on apprend à recevoir son identité la plus profonde. Où on laisse Dieu nous la redire. Pas l’identité que je me donne ou que les autres me donne : mais qui se reçoit d’un Autre. 
 Et donc fondamentalement : je ne suis pas ce que les autres disent de moi (pour le meilleur ou pour le pire) ; je ne suis pas non plus ce que je pense de moi (pour le meilleur ou pour le pire ; je suis ce que Dieu pense de moi dans son amour bienveillant … un Dieu qui dans son amour croit en moi - ne désespère pas de moi… Un Dieu qui dit de moi : « Tu as du prix à mes yeux, tu comptes pour moi, et moi je t’aime » (cfr Is 43,4)
Or qu’y a-t-il de plus fondamental pour notre existence que de nous savoir aimés inconditionnellement : n’est-ce pas cela qui sauve ? 
Cela ne nous évite pas de vivre des épreuves parfois lourdes, mais y a-t-il une autre force qui nous donne de pouvoir les traverser ? 

2.2.  Les tentations : 
Un dialogue étonnant entre « le Tentateur » et Jésus… où l’on se parle … à l’aide de l’Ecriture : le texte est un échange de citations bibliques. 
Jésus est comme face à une sorte de débat intérieur qui porte sur la manière de vivre sa mission : comment être le Messie de Dieu à la façon dont le désire le cœur du Père ? 
Que vit Jésus dans ce moment de prière « agité » (ceci n’épuise pas les façons de lire ce texte) : 
1ère tentation : il ne s’agit pas de se donner à lui-même la nourriture qui le fera vivre mais en vivant sa vie en dialogue avec le Père, en se nourrissant de sa Parole - Prier pour ne pas vivre sa vie en étant installé « à son propre compte » - Prier pour se laisser nourrir et inspirer par la Parole d’un Autre…
2ème tentation : vivre sa mission sans utiliser l’arme du pouvoir, sans se prosterner devant  le goût de la richesse (c’est ce que fait miroiter Satan comme tentation : « toute cette puissance et toute cette gloire je te la donne… ») ; prier pour apprendre à vivre sa vie en n’adorant que Dieu seul ; sans idole (la plus grande des idoles… étant notre ego).
3ème tentation : non à un messianisme qui s’imposerait en utilisant la séduction ; en se faisant la star, le soleil autour duquel doivent tourner les autres planètes ; sans utiliser non plus le narcissisme ; en cherchant à attirer l’attention sur soi, en cherchant l’admiration générale des autres… Vivre dans l’humilité et la conscience de ses faiblesse… où 
NB : Ces choix fondamentaux présentés dans une sorte de retraite inaugurale au désert, de facto (les évangiles le montrent) Jésus va y être confronté à de nombreuses reprises dans sa vie publique face à des « tentateurs » bien concrets :  les foules… qui veulent le faire roi… et devant qui Jésus préfère fuir dans la montagne – les foules qui demandent des signes évidents la mère des fils de Zébédée qui lui demande de partager son pouvoir avec ses fils ;  Pierre qui ne veut pas entendre parler Jésus de sa passion, il dit à Jésus : « non, Seigneur, cela ne t’arrivera pas… » car il ne conçoit pas que le Messie puisse aussi devoir traverser l’échec. Et que lui dit Jésus ? : « passe derrière-moi, Satan »… « Ne me fais pas entrer en tentation… » lors du crucifiement de Jésus où les évangiles mettent presque mot pour mot les paroles du Tentateur mais cette fois dans la bouche des scribes et des pharisiens : « Si tu es le Fils de Dieu… descends de la croix (cfr : « jette-toi du temple ») - Sauve-toi toi-même - Il en a sauvé d’autres, qu’il descende maintenant de la croix - Il a compté sur Dieu, qu’il le délivre s’il s’intéresse à lui –  Alors nous verrons et nous croirons ». 
 le récit des tentations sont comme l’expression sous forme de récit de la dimension de lutte intérieure que nous pouvons tous connaître dans notre expérience spirituelle (cf la lutte de Jacob avec l’ange au Yabboq - Gn 32,23-31).La prière est donc parfois aussi le lieu du combat spirituel entre Dieu et nous : entre nos désirs et son désir - mais d’une certaine façon aussi entre nous et nous-mêmes : entre notre « égo » prétentieux, qui veut s’imposer et dominer, et notre « moi profond » qui consent à se laisser travailler et convertir par l’Esprit-Saint - entre la confiance en Dieu et la méfiance…
NB : prier… pour « ne pas entrer en tentation » … En même temps l’évangile de Mc, nous dit que se trouve auprès de Jésus « des bêtes sauvages » et « des anges ». Durant ces tentations qui veulent réveiller ce qu’il y a de sauvage et comme violence en nous… même alors nous ne sommes pas abandonnés : les ‘anges’ de Dieu nous sont proches, son Esprit-Saint nous soutient

2.3.  La transfiguration :

C’est aussi une expérience de prière : « Jésus gravit la montagne pour prier et pendant qu’il priait… » (Lc 8, 28-29) 
Le contexte de cette prière est important : 
Jésus avait annoncé sa passion et Pierre avait rabroué Jésus. Car Pierre n’acceptait pas que le Messie de Dieu puisse être rejeté ; connaître la persécution (et sans doute qu’il ne voulait surtout pas que cela lui arrive à lui, comme disciple !). Pierre veut un Messie qui s’impose ! Et Pierre s’était fait traiter de « Satan » par Jésus, de tentateur !  
L’Evangile fait un lien entre cet épisode et la transfiguration en disant bien que c’est bien « environ huit jours après » cet événement que Jésus part avec trois disciples pour prier (Lc 9,28-29) 
Qu’est-ce qui semble se jouer entre autre dans cette prière ? Jésus s’apprête à monter à Jérusalem pour fêter la Pâque. Il n’est pas naïf : il sait qu’un complot se trame contre lui. 
Or de quoi parle Jésus avec Moïse ? En grec : De son « exode qui allait se passer à Jérusalem » nous dit Lc 9,31.  un lien est fait entre ce que Jésus va vivre et l’exode qu’a connu Moïse, cette longue traversée du désert avant d’entrer en Terre promise.
Et de quoi parle plus précisément Jésus avec Elie ? On voit que 20 versets plus loin (9,51) Luc dit qu’ « arriva le moment où allait s’accomplir le jour de son enlèvement de ce monde » … Or la Bible nous raconte qu’Elie, fut « enlevé » au ciel sur un char de feu à la fin de sa vie… Un façon de dire que Jésus va non seulement partager le sort de Moïse et vivre lui aussi une traversée du désert, mais qu’il va aussi partager le sort d’Elie – ce prophète persécuté mais qui finira sa vie en étant « enlevé » au ciel. 
Dans cette prière, à la lumière de l’Ecriture, à la lumière de ce qu’ont vécu Moïse et Elie, Jésus est confronté au fait que s’il monte en pèlerinage à Jérusalem, il va lui aussi tout droit vers son exode et vers son passage auprès du  Père. 
Et cependant Il est déjà illuminé par la lumière de Pâques (la lumière éclatante qui rayonne de lui). Jésus choisit de croire que la lumière qui l’habite déjà, transfigurera ce chemin de confiance qu’il choisit de prendre.
Mais il y aura un passage à vivre, un exode à traverser, un enlèvement tel qu’Elie a connu. 
Et c’est alors qu’il réentend la voix du Père qui l’assure de son amour. La prière pour retrouver ce Dieu, qui dans l’épreuve, ne nous abandonne pas et nous assure de son amour. Dieu ne nous fait pas échapper aux moments d’obscurités, aux moments d’épreuves : la prière de Jésus c’est ce qui le garde dans la foi et l’espérance. Et cela va porter du fruit.
Le fruit de cette prière, l’évangile de Luc nous le dit en 9, 51 : « Alors Jésus durci sa face pour partir à Jérusalem » (cf traduction de la B.J. - « Jésus prit résolument le chemin de Jérusalem » dit la TOB - « Jésus, déterminé, prit la route de Jérusalem » dit le nouveau lectionnaire ). Jésus décide de monter à Jérusalem où il sait bien qu’une fin tragique l’attend mais il fait confiance à cette lumière de Pâque qui l’habite déjà, il « prend son courage à deux mains » comme on dit en français et il se fie à la fidélité de l’amour du Père.  prier pour trouver la force de la fidélité ; prier pour donner sa vie jusqu’au bout ; prier pour faire confiance en un Dieu qui dans nos exodes nous restera fidèle comme il l’a été pour son peuple, pour Moïse, pour ses prophètes persécutés.

2.4.  La nuit de Getshémani :
Alors que Judas a quitté le group, la nuit s’installe dans la cœur de Jésus. Et comme dans tous les moments importants, les moments clés de sa vie, il part pour prier. Et là il va dire par trois fois : que ce qui m’attend… n’arrive pas ! 
Jésus ne se croit pas obligé de tenir de belles paroles devant Dieu : il lui dit ce qu’il vit. Et ce qu’il vit c’est de se sentir seul avec son angoisse - d’autant que ses disciples se sont endormis. 
Mais nous dit S. Luc, même s’il est abandonné par ses proches, Jésus n’est pas abandonné par le Père : or lui apparut du ciel un ange qui le réconfortait Lc 22, 43.
C’est aussi une prière dans la nuit et qui dure. Par trois fois, Jésus recommence sa prière… 
Et après cette longue prière, « il se relève » : « anasthas » - le même mot que pour la résurrection. Dans la nuit de sa prière, Jésus reste déterminé, courageux : en cela la résurrection est déjà à l’œuvre dans cette prière douloureuse. Et de même il va dire à ses disciples : relevez-vous : « ressuscitez ! »
 Prier pour tenir malgré l’angoisse - s’accrocher à Dieu même dans son silence. Son ange est là pour déjà mettre en nous de la résurrection… Elle est là : dans cette « détermination » de Jésus comme beaucoup l’ont même devant le martyr ; dans ce courage devant la croix qui se profile ; dans cette façon de se relever malgré tout ; dans cette fidélité à faire « comme le Père veut et non comme je veux ».  

2.5. Sur la croix : 
La prière y a sa place : 
Jésus crie vers son Père (ce qui est déjà une façon de prier) mais il crie le psaume 22 qui commence par : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as tu abandonné ? ».  Jésus s’identifie à ce psaume qui parle d’un serviteur de Dieu, persécuté en pleine déréliction mais qui, apparemment abandonné,  se donne et s’abandonne malgré tout au Père : les 32 versets de ce psaume se terminent par une ouverture à l’espérance  « J’annoncerai ton Nom… car il [le Seigneur] n’a pas méprisé le pauvre, ni caché de lui sa face… Il a entendu mon cri. Telle est son œuvre ». 
Sur la croix, il dit donc une prière qui se vit dans la nuit mais qui est une traversée vers la confiance…
Mais cela commence ce sentiment d’abandon… qui est celui qu’on peut tous ressentir. Y compris dans sa vie de prière.
Ce serait mentir que de vous promettre une vie de prière qui soit toujours comme « un long fleuve tranquille ». Où il suffirait de fermer les yeux pour trouver la paix et la joie !
Au début d’une vie régulière de prière ou lors d’une reprise de celle-ci, on éprouve souvent beaucoup de paix et de joie à prier. On peut même ressentir avec intensité la présence de Dieu. 
Il n’empêche que durer dans la prière peut amener à un dépouillement croissant que les mystiques eux-mêmes comparent à une traversée du désert. On parle aussi de l’aridité dans la prière, de la sécheresse… C’est parfois comme si Dieu devenait absent, apparemment silencieux. Comme si on se sentait en quelque sorte « abandonné de lui »…  Comme si on était sevré du ressenti affectif ou émotif qu’on connaissait. 
Cela fait partie de l’exopérience de la prière où on apprend à être fidèle même si c’est apparemment « sans être payé de retour » au plan affectif, émotionnel.
Je me contente de citer deux grands maîtres de prière :
François de Sales : « Ce beau temps si agréable [des consolations sensibles] ne durera pas toujours ; ainsi il arrivera que quelque fois vous serez tellement privée et dépouillée du sentiment de la dévotion, que vous ressentirez votre âme comme une terre déserte, infructueuse et stérile dans laquelle il n’y a ni ressenti, ni chemin pour trouver Dieu, ni aucune eau de la grâce  qui puisse arroser vos sécheresses »  (Introduction à la vie dévote, IV, chap. 14)
Sainte Thérèse de Lisieux qui à la fin de sa vie (elle a 24 ans), et alors que c’est le jour de Pâques - sent son âme « envahie par les plus épaisses ténèbres » - elle n’a plus « la jouissance de la foi » « Ce n’est plus un voile pour moi, mais c’est un mur qui s’élève jusqu’aux cieux… Lorsque je chante le bonheur du ciel, l’éternelle possession de Dieu, je n’en ressens aucune joie, car je chante simplement ce que je veux croire » 
Et elle ajoute cependant : « Tout en n’ayant pas la jouissance de la foi, je tâche au moins d’en faire les œuvres. Je crois avoir fait plus d’actes de foi en un an que pendant toute ma vie. » Et encore : « Depuis qu’Il a permis que je souffre des tentations contre la foi, Il [le Seigneur] a beaucoup augmenté en mon cœur l’esprit de foi ».
Cela montre que même cette obscurité intérieure est le lieu d’une croissance que Dieu produit en nous : « il augmente en nous » l’esprit de foi - la confiance  à travers tout - et la gratuité d’un amour qui se donne : et c’est cela qu’il faut regarder : ce sentiment de « nuit » n’est-il pas en fait accompagné d’une plus grande capacité à aimer et à fatre confiance… signes que l’Esprit de Dieu est bien à l’œuvre en moi et que cette fidélité dans la prière donne du fruit.
Il faut cependant ne pas oublier que le Ps 22 n’est pas qu’un cri de déréliction. Il est cela mais c’est aussi un psaume pascal qui se termine par une ouverture à l’espérance  « J’annoncerai ton Nom… car il [le Seigneur] n’a pas méprisé le pauvre, ni caché de lui sa face. Invoqué par lui, il écouta… Telle est son œuvre ». 
S. Luc pour le faire comprendre ne va pas citer le ps 22 mais il conclut la passion par une prière de Jésus qui reprend ici le Ps 30 (et qui va dans le sens de la finale du Ps 22) : « Père, entre tes mains, je remets mon esprit ». 
Jésus prie pour traverser l’épreuveIl y a une autre prière de Jésus sur la croix : « Père, pardonne-leur ». Cette prière où Jésus devant ceux qui se moquent et le méprisent, il va se donner jusqu’au bout et par-donner… La prière pour contempler le Christ qui pardonne et nous aide à pardonner…. 

3. LA PRIERE DE JÉSUS INSPIRE LA NOTRE 
3.1. Devenir comme Jésus un priant avec ce qu’était sa prière
Une diversité d’attitudes : on trouve dans sa prière une palette diversifiée d’attitudes  ’action de grâce émerveillée : « Tu es béni Père, car tu as caché cela aux sages et aux savants » Lc 10,21 la demande : tout le Pater – à Gethsémani : « Père s’il est possible » le pardon (sur la croix) la détresse : à Gethsémani - sur la croix l’intercession : « Je prie pour eux… Garde en ton nom ceux que tu m’as confié… Je ne prie pas seulement pour eux mais pour ceux-là aussi qui, grâce à leur parole, croiront en moi » Jn 17, 9…20 « J’ai prié pour toi [Pierre] afin que ta foi ne défaille pas » Lc 22,32 le dialogue intérieur avec Dieu : le chapitre 17 de Jn
Une alternance entre prière communautaire et prière personnelle
Un dialogue avec l’Ecriture : sa prière est nourrie par l’Ecriture : à travers laquelle il parle à Dieu et il « entend » les appels de Dieu 
Un dialogue avec sa vie : sa prière accompagne les événements de sa vie pour la vivre (non sans combat) en réponse aux appels de l’Esprit-Saint en lui – s’ajuster et ajuster sa vie à Dieu
Sa prière se révèle aussi spontanée : elle surgit aussi au cœur des événements

3.2. Sa prière comportait des moments et des temps « symboliques » (qui « mettent ensemble », qui nous permettent de relier le visible et l’invisible.) Thérèse d’Avila disait à propos de la vie spirituelle : « Nous ne sommes pas des anges : nous avons un corps ! » (Vie, 22)La prière cela passe donc par des choses incarnées : Des temps et des moments symboliques : du temps pris sur le temps… pour se mettre devant Dieu, des gestes et des attitudes du corps  des espaces, des objets symboliques par lequel nous signifions que Dieu est présent
Sans pour autant prendre les moyens pour la fin : la prière est aussi au-delà de tout rite et peut se vivre sans parole, sans geste, n’importe où.
Et sans oublier ce conseil rabbinique réaliste : 
Si Dieu est partout faut-il des lieux spécifiques pour le rencontrer ? Réponse : « Dieu est partout mais moi je ne suis pas le même partout » (Cf Christiane Singer, Rastenberg) 
Etre (comme Jésus) créatif dans sa manière de vivre sa prière, mais être attentif à ce qui aide le mieux à me rendre présent à lii et à l’écouter…
La prière commune et personnelle c’est donc pratiquer un rite qui marque une certaine rupture avec la vie ordinaire, avec le quotidien 
La fonction du rite est double :
le propre du rite c’est - à la fois -  d’exprimer une relation 
et en même temps [s’il est posé en vérité] c’est de nourrir et de faire grandir une relation. Cela l’entretient et l’approfondit. 
Ex : offrir des fleurs à quelqu’un – en vérité -  exprime une qualité de relation et en même temps la nourrit, l’intensifie 
D’où l’importance des rites :  leur disparition entraîne l’effacement de la réalité qu’ils signifient  mais s’ils sont habités de l’intérieur, ils sont des « signes efficaces » : ils nouent la relation – ils sont « performatifs » disent les linguistes : ils « font ce qu’ils disent » : ils nouent et consolident l’alliance

C’est vrai aussi pour la prière : elle ne fait pas que « dire » mon désir de Dieu : elle renforce ce lien ; elle est efficace en me rendant disponibles à l’action aimante et transformante de Dieu (car c’est lui qui agit dans la prière), elle permet au Christ et à son Esprit d’agir en nous tout au long de ma vie quotidienne. Car c’est là la finalité de la prière : que ma vie tout entière soit comme une prière.
C’est ce que Jésus visait en disant : « Priez sans cesse ! »

3.3 La finalité de la prière pour Jésus c’est de « PRIEZ SANS CESSE »
La finalité chrétienne des moments de prière c’est de faire que toute notre vie soit prière comme union à Dieu. D’où cette insistance de Jésus reprise par S. Paul : « Priez sans cesse »
« Il leur disait une parabole sur ce qu’il leur fallait prier sans cesse et ne pas se décourager » Luc 18,1  • « Restez éveillés dans une prière de tous les instants » Lc 21, 36• « Priez sans cesse » 1 Th 5, 17• « En tout temps et à tout propos, rendez grâces à Dieu le Père au Nom de notre Seigneur Jésus Christ » Ep 5, 20• « Vivez dans la prière et les supplications ; priez en tout temps dans l’Esprit, apportez-y une vigilance inlassable » Ep 6, 18.

Comme dit S. Augustin, cela ne veut pas dire : « faire des prières sans cesse »…
Le « priez sans cesse » vise une façon d’être relié à Dieu dans tout ce qu’on vit.
S. Augustin appelle cela : être sans cesse en désir de Dieu   Cfr son Commentaire du Ps 37 : 
« Ton désir c’est ta prière ; si le désir est continuel, ta prière est continuelle. Ce n’est pas pour rien que l’Apôtre a dit : « Priez sans cesse» (1 Th. 5, 17). Faudra-t-il donc que nous ayons toujours les genoux en terre, le corps prosterné, les mains levées, pour qu’il nous dise : priez sans cesse ? Si c’est uniquement cela que nous appelons prier, je ne vois guère que nous puissions le faire sans cesse. Mais il est dans l’âme une autre prière, intérieure celle-là et qui n’a pas de cesse, c’est le désir. Quoi que tu fasses, si tu désires le repos en Dieu, tu ne cesses de prier. Si tu veux ne pas cesser de prier, ne cesse pas non plus de désirer. » 
« Prier sans cesse » c’est - en toute circonstance - avoir le plus profond de son désir ajusté à Dieu : « Ma nourriture, c’est de faire la volonté de Dieu » Jn 4,54. C’est vivre toute chose dans le désir d’aimer le Père. 
Comme le dit un chrétien orthodoxe : « Dieu est la plus constante de mes arrières-pensées » (Dimitriu)
Cette entrée dans le désir de Dieu demande de l’incarner de façon rythmée par des temps et des lieux qui raniment en nous le désir : c’est bien pour « relancer le désir de Dieu » dans notre être et dans nos vies que nous nous mettons en prière.
Un texte pour terminer : de S. Augustin, Lettre à Proba :
« Pour nous faire obtenir cette vie bienheureuse, celui qui est en personne la Vie véritable nous a enseigné à prier. 
Non pas par un flot de paroles comme si nous devions être exaucés du fait de notre bavardage : en effet, comme dit le Seigneur lui-même, nous prions celui qui sait, avant que nous le lui demandions, ce qui nous est nécessaire. [...]
Il sait ce qui nous est nécessaire avant que nous le lui demandions ? Alors, pourquoi nous exhorte-t-il à la prière continuelle ? Cela pourrait nous étonner, mais nous devons comprendre que Dieu notre Seigneur ne veut pas être informé de notre désir, qu'il ne peut ignorer. Mais il veut que notre désir [de lui, d’être son disciple] s'excite par la prière, afin que nous soyons capables d'accueillir ce qu'il s'apprête à nous donner. 
Et ce qu’il veut nous donner est très grand, et nous, nous sommes petits et de pauvre capacité ! C'est pourquoi l’Ecriture nous dit : « Ouvrez tout grand votre coeur ». 
Si nous adressons nos demandes à Dieu par des paroles, à intervalles déterminés, à certaines heures, à certains moments : c'est en fait – par ces signes concrets - pour nous avertir nous-mêmes (…)
Ainsi, l'ordre de l'Apôtre : « Priez sans cesse », signifie tout simplement : cette vie bienheureuse, qui n'est autre que la vie éternelle auprès de Celui qui est seul à pouvoir la donner, désirez-la sans cesse » 

Mgr Jean-Luc Hudsyn

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