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Conte de Noël lecture de la veillée

Le Noël des Pauvres ou Notre-Dame du Métro.


MADELEINE DELBREL, Humour dans l’amour, O.C. III, p. 112-120.

LE RECIT QUE NOUS ALLONS LIRE A ETE COMPOSE PAR MADELEINE DELBREL. (ELLE TRAVAILLAIT COMME ASSISTANTE SOCIALE DANS UN QUARTIER POPULAIRE D’IVRY AU SUD DE PARIS.)LA SCENE SE PASSE SUR LE QUAI DU METRO, LORS DE LA NUIT DE NOËL DE L’ANNEE 1945.LA SAINTE VIERGE EST LA, TENANT SON PETIT JESUS EMMITOUFLE. ELLE Y RENCONTRE DIVERSES PERSONNES AVEC LESQUELLES ELLE ENGAGE LA CONVERSATION.

1945 ans ! Déjà !
Et comme les hommes se ressemblent… et comme ils souffrent ! et comme j’aimerais les consoler de cette unique consolation,de cette consolation vieille de 1945 ans,
de cette éternelle consolation où si peu d’entre eux viennent chercher la paix.

Toujours les mêmes, comme à Bethléem,
les riches et les pauvres,les bien-portants et les malades,
les donnés et les vendus,les libres et les captifs.
Et ces malheureux, tous ces malheureux 
qui ne savent pas leur consolation, 
et ces pauvres heureux, ces faux heureux
qui ne veulent pas être consolés.

Et je sens mon petit enfant sur mon cœur qui semble s’élancer vers eux.
Forcera-t-il la porte de leur cœur ?
Ouvriront-ils la porte de leur cœur, ces malheureux, pour être consolés, 
ces faux heureux, pour apprendre qu’ils ont besoin de miséricorde ?

(1) PREMIERE RENCONTRE : UNE DAME PARFAITEMENT « BIEN »
La Ste Vierge
Pardon, Madame, je suis seule dans Paris avec mon tout petit bébé.
Pouvez-vous nous mettre chez vous pour cette nuit qui est Noël ?
La Dame
Bien au regret, ma brave femme, mais ce soir, toute ma famille est chez moi, frères, sœurs, enfants, petits-enfants. Chacun a sa part de feu, d’oie, de joie. Dieu sait quel mal j’ai eu à la leur préparer. Allez rue Cantagrel, descendez au métro Tolbiac ; vous y serez au chaud pour la nuit.
La Ste Vierge
Dieu prenne en pitié votre bonheur, ma pauvre femme.

(2) DEUXIEME RENCONTRE : UN MONSIEUR TRES TRES RICHE, QUI A CERTAINEMENT DES USINES.
La Ste Vierge
Monsieur, s’il vous plaît, pourriez-vous me prendre chez vous, moi et mon tout petit bébé, pour la nuit ? Nous sommes tout seuls à Paris.
Le Monsieur, tendant l’oreillePlaît-il ?
La Ste Vierge
S’il vous plaît, pourriez-vous me prendre chez vous, moi et mon tout petit bébé, pour la nuit ? Nous sommes tout seuls à Paris.
Le Monsieur
Plaît-il ?
La Ste Vierge
S’il vous plaît, pourriez-vous me prendre chez vous, moi et mon tout petit bébé, pour la nuit ? Nous sommes tout seuls à Paris.
Le Monsieur
C’est étrange, je n’ai jamais été sourd et pourtant je ne puis entendre ce que me dit cette femme.
La Ste Vierge
Dieu te prenne en pitié, pauvre homme. L’argent a pourri les oreilles de ton cœur. Ton cœur est ravagé comme le visage du lépreux.Puisse la miséricorde qui naît cette nuit te guérir et te sauver.

(3) TROISIEME RENCONTRE : UNE PETITE JEUNE FEMME TRES CHIC
La Ste Vierge
Madame, ayez la charité de nous loger chez vous, mon petit bébé et moi ; nous sommes tout seuls à Paris cette nuit.
La petite jeune femme
Je n’ai pas de chez moi ce soir. Je ne suis jamais chez moi. Comment vous y recevrais-je ?
Moi aussi, ma pauvre petite, comment cela a-t-il pu vous arriver d’avoir un bébé, à notre époque ?
La Ste Vierge
Dieu te prenne pitié, petite femme sans maison, petite femme sans enfant.
Comment te rencontrera-t-il si tu n’es jamais chez toi ?Comment connaîtras-tu son amour si tu n’as jamais été mère ?
Ils sont tous pareils,tous pareils !

(4) UNE PETITE FEMME TRES TRES SIMPLE
La Ste Vierge
En ce temps-là, toute la terre était comme une solitude et les campagnes attendaient ce qui allait survenir.Et il était écrit : la solitude sera dans l’allégresse, elle tressaillira de joie et de louanges.
La femme
Qui donc peut parler d’allégresse dans la solitude ? La solitude, elle est partout.
Tout à l’heure, dans la voiture du métro, on sera collé les uns aux autres. On sera plus seul qu’un homme perdu en plein désert.
Tout à l’heure, dans la maison où on est trois cents à habiter, pas un ne sera un ami.Notre cœur est comme enfermé dans des murs de ciment. Personne ne pense qu’il existe.
La mort creuse la solitude.
L’amour brise la solitude une fois. Cent fois il la fait plus grande.
Dans le travail, solitude.
Dans la jeunesse, solitude.
J’ai été une petite fille que les autres laissaient toujours dans un coin, une petite fille sans joie, une petite fille sans maman.
J’ai été une petite fille sans amour. Je serai une vieille sans enfantseule, encore seule, toujours seule…
La Ste Vierge
Il est écrit : Prenez courage, des eaux jailliront dans le désert, et des torrents dans la solitude. La terre aride se changera en étang et la terre desséchée en fontaine d’eaux, dit le Seigneur tout-puissant.
Cette nuit, c’est Noël.
C’est la grande visite de l’éternel amour, de l’éternel ami.
Ne vous serait-il pas agréable, Madame, de passer la nuit avec moi pour que nous le recevions ensemble ?

(5) UN GRAND GARÇON AUX YEUX CLAIRS
La Ste Vierge
En ce temps-là, les bergers attendaient celui qui recevrait leurs offrandes, toutes ces choses blanches et douces : leurs agneaux, leur lait, leur beurre, leur crème, leur fromage.Ils apportaient tout ce qu’ils avaient de meilleur à Celui qui allait venir.
Le grand garçon
Viendra-t-il un jour quelqu’un à qui nous puissions donner ce qu’il y a de bon en nous ?
Les uns nous demandent notre fric,les autres notre boulot,d’autres notre coup de gueule,d’autres des mufleries,d’autres des rigolades,qui nous demandera notre cœur ?
On l’oublie toujourset il s’ennuiecomme un chien jappe dans sa nicheen attendant le retour de son maître.
La Ste Vierge
« Je t’ai aimé d’un amour éternel et je t’ai attiré vers moi. »
Cette nuit, c’est Noël.
Cette nuit, c’est la grande visite de l’éternel amour, de l’éternel ami.Te serait-il agréable, mon petit, de rester près de mon petit enfant et de moi, pour que nous le rencontrions ensemble ?

(6) UN VIEUX MONSIEUR
La Ste Vierge
Déjà, au bout de la terre, des rois savaient la grande nouvelle.
Il était écrit : « Les ténèbres couvriront la terre, et l’obscurité les peuples, mais sur toi se lèvera le Seigneur et l’on verra sa gloire en toi. Les nations marcheront à ta lumière et les rois à la splendeur de ton amour. »
Le vieux Monsieur
Oui, les ténèbres couvrent la terre,oui, le ciel est plein d’étoiles, mais celle que nous attendons n’y est pas.
Oui, nous sommes savants en beaucoup de choses, mais toutes nos découvertes que nous avions poursuivies avec amour pour que le monde soit plus beau, pour que le monde soit meilleur, les hommes comme de mauvais enfants, en ont fait des armes terribles et, par elles, ont changé la terre en un lieu d’épouvantement.
Quand se lèvera-t-elle l’étoile du dominateur pacifique de la terre auquel nous donnerons nos trésorscomme de l’or
comme de l’encens
comme de la myrrhe
pour qu’il servent enfin à une universelle bienveillance ?
La Ste Vierge
Il est écrit : « Que les montagnes reçoivent la paix pour le peuple et les collines la justice. »
Cette nuit, c’est Noël.
C’est la grande visite de l’éternel amour, de l’éternel ami.
Voulez-vous, Monsieur, rester cette nuit avec nous pour que nous le recevions ensemble ?
Qu’ils se groupent autour de nous, les innombrables êtres qui sont seuls,qu’ils viennent avec nous tous ceux qui ont quelque chose de bon en eux à donner, et qui ne savent à qui le donner, qu’ils viennent avec nous les nouveaux mages, les savants en quête de paix.
Restez près de moi, mes amis,je ne vous ai pas montré mon tout petit enfant, vous le verrez mieux tout à l’heure. Suivez-moi, prenons le prochain métro.
Ensemble nous descendrons à la porte d’Ivry ; vous savez bien, Ivry la rouge, – le rouge c’est la couleur de la charité, c’est la couleur de l’amour.
Ensemble nous descendrons la rue de Paris,nous nous arrêterons à la vieille église qui, depuis beaucoup de siècles, s’illumine aux nuits de Noël. Et là je vous montrerai mon fils.Je vous le montrerai comme le petit enfant qui naît, mais je vous le montrerai aussi comme le Sauveur du monde qui depuis deux mille ans visite sans cesse le monde pour que les hommes le connaissent, pour que les hommes l’aiment, et, en l’aimant, apprennent à s’aimer les uns les autres, comme lui-même les a aimés le premier.
Je vous le montrerai et vous serez guéris de votre solitude et vous aurez un maître et vous aurez un chef.
En revenant chez vous, dans les rues, dans le monde, à votre tour, à tous, vous apprendrez, vous crierez, vous chanterez la bonne nouvelle :

Un petit enfant nous est né.
Un sauveur nous a été donné.
Réjouissons-nous.
Et soyons dans l’allégresse.

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