Esprit

Frère Marc (1928-2018)


Né à Wervik en 1928, frère Marc est entré en 1950 dans la jeune communauté de l’abbaye d’Orval, dont la reconstruction venait tout juste de s’achever en 1948.

Notre frère a mis ses dons et sa grande capacité de travail au service de la communauté, en de multiples tâches, que ce soit pour la gestion de la forêt, l’entretien des bâtiments. Il fut aussi maître des novices, hôtelier.Ensuite, il fut envoyé comme supérieur à l’abbaye d’Achel et il en devint le père abbé, de 1995 à 2007.

Rentré à Orval, il mit sa longue expérience de vie au service des personnes qui fréquentaient l’hôtellerie, pour l’accompagnement spirituel ou pour l’animation de groupes. Sa jeunesse de cœur lui permettait de rejoindre chacun, quel que soit son âge ou son parcours de vie.

Ses six derniers mois parmi nous furent pour lui un temps d’apprentissage de la faiblesse et de la  dépendance : il s’y prêta avec souplesse, accueillant fraternellement tous ceux qui venaient auprès de lui et attendant avec une impatiente patience le moment de la grande Rencontre.

Clin d’œil ?  Notre frère est né à la vie du ciel le jour de la saint Aelred, chantre de l’amitié spirituelle.


Homélie pour les funérailles (mardi 16 janvier 2018)

Frères et sœurs, pour la célébration de ce matin mon choix est vite tombé sur les deux lectures de saint Jean que vous venez d’entendre. L’amour est de Dieu, parce que « Dieu est amour ». Notre connaissance de Dieu et des autres est liée à l’amour. L’amour est une forme de connaissance. Jésus nous donne accès à cet amour. Il montre de quoi il s’agit. Il manifeste le Père qui est lumière et vie. Jésus, le Fils unique, est venu pour que le monde entier reçoive cette vie. Nous comprenons ainsi que l’amour est un don avant d’être le résultat de nos efforts, un produit de notre volonté. Dans sa lecture assidue et intelligente de l’Ecriture, Fr. Marc est allé de plus en plus vers ce qui est au centre de notre foi et qui résume tout : l’amour. Il en a souvent parlé dans ses homélies et dans ses retraites.

La bible a toujours été la nourriture spirituelle privilégiée de Fr. Marc. Méditer et prier la Parole de Dieu est évidemment l’activité monastique par excellence. Dans un seul et même mouvement la lectio divina nous renvoie à Dieu et aux autres, au monde. Nous trouvons ici le secret de l’activité pastorale de Fr. Marc, même quand il était déjà avancé en âge et que ses forces physiques diminuaient.

Heureusement, il a joui longtemps d’une santé très solide. Son intelligence était vive. Son sens artistique affiné. Son caractère entier. Pour chacun de ses points on pourrait donner beaucoup d’exemples. Non seulement le temps nous manquerait, mais le but d’une homélie est de nous centrer sur le Christ. Ce recentrement sur le Christ à qui il ne faut rien préférer nous renvoie précisément à une question importante d’aujourd’hui qui a obsédé et taraudé Fr. Marc : comment transmettre la foi et l’amour de Jésus aux nouvelles générations, à ceux qui nous suivent et qui vivent dans un monde fermé sur lui-même et à la dérive ? Le prédicateur et l’enseignant en lui ne connaissaient pas de repos pour rendre le maximum de personnes conscientes et alertes. Certes, dans la réponse de Fr. Marc la grâce de Dieu passait aussi par sa personnalité à lui.  Celle-ci témoignait de ses richesses extraordinaires et de son ouverture d’esprit, mais était marquée en même temps par ses propres expériences et les questionnements de sa génération. Il avait vécu, bien sûr, la deuxième guerre mondiale. Mais il était surtout travaillé par les changements dans l’Eglise depuis le Concile Vatican II et les soubresauts de notre propre communauté. Fr. Marc n’avait certainement pas peur des défis. Il les suscitait plutôt quand on risquait de s’endormir et vivre sur ses acquis. Il s’est essayé à plusieurs expériences. Mais il faisait aussi le point, pour lui-même et pour les autres.  Il n’aimait pas les prises de positions superficielles, ni les modes passagères. Il voulait trouver et garder seulement du solide. En cela il faisait beaucoup d’effort pour retourner à la source. Le fondement est Dieu, sans concession. Dieu est le roc. Et Fr. Marc voulait être un roc lui aussi, inébranlable dans ses convictions.

Certes ce roc avait un cœur. Un cœur souvent caché. Fr. Marc se méfiait de la sensiblerie. Il était plutôt volontaire. Dans pas mal de domaines il était un self-made man – quelqu’un qui s’est forgé lui-même – ayant reçu sans doute beaucoup de dons à la base, mais il les avait développé par son travail et une culture nourrie et entretenue. Dans la vie pratique de la communauté il était incontournable. En voulant maîtriser les choses il cachait souvent ses vraies émotions, surtout envers son entourage immédiat. Il devait être l’homme fort, responsable, toujours l’aîné en quelque sorte, avec des positions claires (quelques fois trop rapides ; pas toujours sans préjugés).

Son affectivité s’exprimait le mieux par le détour de l’art. Nous continuons à chanter des textes de sa plume qui sont d’une réelle beauté et témoignent de sa profondeur spirituelle. Il y a aussi certaines mélodies. En Fr. Marc vivaient un homme de lettres et un musicien. Ainsi il a donné un coup de pouce à l’orientation liturgique qui est  la nôtre à Orval. Le grand orgue est en partie son œuvre et certainement son enfant chéri. Aujourd’hui nous l’écouterons aussi en son honneur.

On peut difficilement s’imaginer ce que signifiait pour cet homme actif et fort, qui n’avait pas besoin de beaucoup d’heures de sommeil, d’être confiné dans une chambre de malade et de dépendre des autres pour ses besoins les plus fondamentaux. Heureusement pour lui cela n’a duré que quelques mois. Mais cette école lui a servi et il était finalement assez bon élève. Bien sûr, même sur son lit, son esprit n’a jamais arrêté de fonctionner et il a toujours essayé de garder la situation en main et à prendre lui-même les décisions. Je crois toutefois que Fr. Marc a appris à s’abandonner, à être dépendant des autres, jusqu’à les remercier pour leur service et leur attention.

A la fin Fr. Marc était prêt pour partir. Je l’ai pensé en lisant l’évangile. « Père, l’heure est venue ». Aussi pour Fr. Marc l’heure était venue. Heureusement l’heure a duré assez longtemps pour qu’il puisse s’y préparer : les temps d’une longue vie et la maladie. Le 14 décembre dernier, jour de son anniversaire, il a exprimé devant tous les frères son désir et son impatience de rencontrer Jésus, mais aussi de son attachement aux choses qui, disait-il, est ce qui nous sépare de Dieu. Il nous demandait notre prière pour qu’il puisse s’en détacher. Ce genre de discours, surtout à la première personne du singulier, et devant nous, était inhabituel pour nous. Il l’a dit spontanément, sans inhibition, simplement. Un grand cadeau pour nous tous. Je crois que de cette façon – et à sa manière – il a réellement glorifié le Père. Maintenant, il connaît effectivement et en direct « le seul vrai Dieu et celui qu’Il a envoyé, Jésus-Christ ».

Notre communion avec le Père et le Fils permet l’amour entre nous (la fraternité et l’amitié) et avec nos défunts. Aujourd’hui nous sommes particulièrement en communion avec notre Fr. Marc, dans un sentiment de reconnaissance mais peut-être aussi comme un acte de pardon. Lorsque l’on vit ensemble, on se frotte les uns aux autres, surtout dans une vie comme la nôtre et avec des personnalités bien trempées. De son côté, Fr. Marc a toujours rebondi, dans une lucidité grandissante sur lui-même. Je crois que ce dernier temps il incarnait réellement l’esprit de pauvreté évangélique.

Pour nous, Fr. Marc est parti. L’amour de Dieu l’a pris. Le même amour dont le Père a aimé le Fils et dont le Fils nous aime à son tour. Nous le célébrons dans cette eucharistie, frères et sœurs.

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