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conférence jeudi 9 août 2018

Saint Paul : enjeux d’une conversion

Saint Paul était aussi quelqu’un qui faisait route comme les disciples d’Emmaüs. Lui non plus était plus que déçu par Jésus de Nazareth : en fait, il le considérait comme un adversaire, et même, comme un ennemi dangereux pour la foi juive.Mais sur sa route, lui non plus n’était pas seul : mystérieusement Jésus marchait avec lui. Il va lui révéler une toute autre façon de comprendre les Ecritures. Il va être complètement bousculé par la manière dont Jésus, à travers les Ecritures et sa propre parole, comprenait qui est Dieu pour nous. Et qui nous sommes pour lui.
Un bref rappel de qui était Paul Un homme vivant au carrefour de 2 grands cultures :- La culture juive (il s’appelait Saul pour les juifs)- La culture greco-romaine (il s’appelait Paulos en grec)
Même s’il était peut-être né à Jérusalem, sa famille s’est tôt installée à Tarse (sur la côte turque actuelle), réputée pour ses écoles de haut niveau. Il a eu une formation rabbinique auprès d’un grand maître juif – Gamaliel – à Jérusalem. Une formation aux Ecritures de haut vol, bien repérable dans ses écrits.
Il participe à cette école spirituelle qu’était le pharisaïsme. (NB : la vision des « pharisiens » est souvent polémique dans les Evangiles mais il datent d’une cinquantaine d’années après le Christ. A ce moment, la polémique était très forte entre chrétiens et pharisiens car c’est dans ces années-là que le parti des pharisiens a exclu définitivement des synagogues ceux qui se revendiquaient du Christ).
Le pharisaïsme est né au 1er siècle avant le Christ au moment où la Palestine est envahie par les grecs très peu respectueux de la religion juive. Le Pharisaïsme voulait garder l’identité du judaïsme en se centrant sur ce qui était sa différence : la place centrale donnée à la Torah. Il désirait vivre la Loi à fond – pas que les 10 « commandements » mais aussi les 613 prescriptions qui en découlaient pour eux. Comme on était très motivé par le fait de marquer sa différence, on insistait beaucoup sur les règles qui concernaient la pureté : « N’aie rien en commun avec les impies et les impurs » et donc : on considérait comme infréquentables… ceux qui commentent le mal, bien sûr : les pécheurs ; mais aussi les malades , les étrangers (les non-circoncis), les lépreux etc…La conséquence : une société divisée au nom de la religion – des exclusions importantes – une dualisation entre parfaits et impurs… avec le risque de mettre la perfection plus dans l’observance que du côté du cœur… et c’est ce que le Christ a mis en question (dans la ligne des prophètes avant lui qui déjà avait senti cette logique légaliste régulièrement s’installer). 
Paul se considérait comme un zélé de la foi, un militant de cette identité radicale (d’autant qu’on était dans un monde où les païens étaient dominants).
D’où le fait que ce croyant devient un persécuteur des chrétiens.- On voit qu’il est plus que spectateur de la lapidation d’un certain Etienne. Il approuve cette mise à mort.- Cet Etienne est un grec (on disait un « helléniste ») qui sympathisait avec la foi juive et qui était passé à la foi chrétienne. - En mourant, il tient un discours où il relativise la Loi et le Temple = c’était la tendance de ces grecs qui aimaient le monothéisme juif mais qui ont apprécié que le Christ relativise un certain nombre de prescriptions très identitaires (alimentaires – sacrifices pour retrouver la pureté…) ; il franchissait régulièrement lui-même ce qui semblait des murs de séparations… quand il s’agissait d’aller à la rencontre de l’autre, de le servir, de lui faire du bien (comme les guérir).En plus, pour la foi chrétienne,  ce qui est central, ce n’est pas d’abord des règles : c’est Quelqu’un, c’est la personne du Christ : sa façon d’aimer Dieu, sa façon d’aimer chacun, c’est cela « qui fait loi ». Pour Lui, ce qui nous sauve, le salut, ce qui nous mène à la vraie vie, au Royaume de Dieu, ce n’est pas d’accumuler des observances mais de découvrir que nous sommes aimés de Dieu à la manière dont le Christ aimait chacun gratuitement, quel qu’il soit et où qu’il en soit… Et en réponse : faire de même et aimer gratuitement.
Le Christ ,n’était pas contre la loi, ni les prescriptions : elles sont les chemins qui nous sont proposés pour aimer vraiment et Dieu et le prochain… mais avec discernement
Car il y a aussi des pièges qui touche à certaines manières d’interpréter la Loi, de l’observer, quand on n’a pas une juste hiérarchisation des observances, quand on perd de vue ce qui est central, ce qui est visé finalement ? Et que l’observance devient un but en soi, une façons de se valoriser soi-même, une façon de servir son image de soi et non un service de Dieu pour Dieu et de son prochain. 
En fait que se passe-t-il sur le chemin de Damas où Paul part avec le mandat de faire mettre en prison des chrétiens, de les ramener à Jérusalem…  sans doute pour qu’on les lapident ensuite (en fait, il va chercjer à Damas des « hellénistes » devenus chrétiens, ces gens qu’il considère comme une menace car ils s’affirment juifs à la manière du Christ mais du coup relativisent comme Jésus une série de prescriptions que Paul trouvent des absolus !)
L’évènement du chemin de Damas S. Luc le raconte par trois fois dans les Actes et de façon un peu spectaculaire - à la mesure du « renversement » qu’a vécu Paul. Mais quand Paul en parle lui-même, il le fait plus sobrement : il dit qu’il a été « atteint par le Christ », saisi par lui (Phil. 3,12) – Pour parler de cette expérience intérieure il dit : « Dieu a révélé en moi son Fils » (Gal 1. 16) Et il entend le Christ l’interroger : « Saul, Saul, pourquoi ME persécutes-tu ? » - « Qui es-tu, Seigneur ? » - « Je suis Jésus celui que tu persécutes ! » « Pourquoi me persécutes-tu ? »..Que se passe-t-il ? Qu’est-ce que l’Esprit éclaire en lui ?Sans doute plusieurs choses et entre autre : - Que le Christ mis à mort et condamné par les grands prêtres, crucifié comme un blasphémateur  est vraiment le Messie soutenu par Dieu… ce qui change tout. C’est donc qu’il y a une autre façon d’accomplir la Loi – non intransigeante.
- Que par contre, son observance intransigeante et à la lettre de la Loi a fait de Paul, en fait, un homme de violence et de mort. « Pourquoi Me persécutes-tu ? ». En poursuivant les disciples du Christ, c’est comme s’il recrucifiait Jésus. Il exécute la Loi… et cela fait de lui quelqu’un de mortifère… Comment c’est possible ?
- Si Dieu lui révèle que son Fils est le Messie ressuscité… alors - comme Jésus l’a fait pour tous sur la croix – au nom de Dieu son Père, Jésus lui pardonne à lui aussi « parce qu’il ne sait pas ce qu’il fait » - et plus encore, lui Paul le violent, le persécuteur, lui qui répand la mort, voilà qu’il est appelé à devenir témoin du Christ. Il lui est demandé de faire confiance au fait que Dieu lui fait confiance… malgré sa non-perfection.Cette révélation, cet appel, cette confiance… Dieu la lui fait « gratuitement ». Alors qu’il est pécheur, alors qu’il ne « mérite » pas qu’on lui fasse confiance, Dieu croit et espère en lui ! « Lève-toi, entre dans la ville et on te dira ce que tu dois faire». Et là il trouve Ananias à qui Dieu vient de dire : « cet homme est un instrument que j'ai choisi pour faire connaître mon nom ».
Qu’est-ce que cette révélation soudaine du Christ et de son Evangile vient faire basculer en Paul ?Il découvre un visage de Dieu qui lui était caché… et que le Christ désire tant nous révéler… Pour le dire simple : le Dieu que le Christ est venu nous révéler - par son Evangile, par sa façon d’être et par ses paroles - c’est un Dieu dont il ne faut pas mériter l’amour : il ne faut pas payer pour mériter d’être aimé de lui - ni en multipliant les sacrifices et les dévotions, ni en observant parfaitement les 613 commandements de la Loi, ni en cherchant à être parfait en vertu… (ce qui est d’ailleurs impossible, ce dont Paul était conscient : il avait pressenti que la foi vue d’abord comme une sorte d’obligation d’accomplir des normes, un moralisme fait de « je dois » - « tu ne peux pas » - il faut » - comme une façon de courir vers ce que Jacques Arène appelle « la tyrannie de la perfection », St Paul constate que cela quelque chose de désespérant car c’est tout bonnement inatteignable - sauf si on se fait illusion sur soi-même. Ce qu’il a découvert dans sa « conversion », c’est la primauté de ce qu’il appelle « la grâce ». Le Dieu que nous révèle Christ est celui qui nous aime gratuitement « depuis toute éternité » - « sans mérite de notre part ». Il est toute « miséricorde » ; il nous a « adopté » gratuitement sans conditions, sans qu’on doive d’abord lui faire ses preuves. Il parle de « grâce » pour insister sur cet amour qui est « gratuité », « qui fait grâce »… qui s’offre et se donne « gracieusement » - qui se donne par-delà nos manques et nos non-réciprocités.Le judaïsme a toujours eu cette intuition que le fait que Dieu ait choisi Abraham, Isaac, Jacob, Moïse  et tout son peuple (« le plus petit d’entre les peuples ») c’est gratuitement : Cf ce beau texte en Ezechiel,16 v 3 et svts : Ainsi parle le Seigneur Dieu à Jérusalem : Par tes origines et ta naissance, tu es du pays de Canaan. Ton père était un Amorite, et ta mère, une Hittite. À ta naissance, le jour où tu es née, on ne t’a pas plongée dans l’eau pour te nettoyer, on ne t’a pas frottée de sel, ni enveloppée de langes. Aucun regard de pitié pour toi, personne pour te donner le moindre de ces soins, par compassion. On t’a jetée en plein champ, avec dégoût, le jour de ta naissance. Moi, je suis passé près de toi, et je t’ai vue te débattre dans ton sang. Alors je t’ai dit : “Je veux que tu vives !” “Oui, je veux que tu vives” (répété deux fois dans certains manuscrits !) (…) Je suis passé près de toi, et je t’ai vue : tu avais atteint l’âge des amours. J’étendis sur toi le pan de mon manteau et je couvris ta nudité. Je me suis engagé envers toi par serment, je suis entré en alliance avec toi – oracle du Seigneur Dieu – et tu as été à moi. 
Mais il y a une inversion qui peut se produire au plan spirituel et moral… : on oublie cette gratuité … qui nous laisse tout humbles, tout petits, devant l’immense bonté de Dieu … Et un peu par orgueil, on se dit… au fond l’amour il faut le mériter et j’en suis capable… Ne faut-il pas me prouver à moi-même (et à Dieu, et aux autres) que je suis à la hauteur ? Ou on se dit : Dieu peut-il vraiment nous aimer gratuitement… Est-ce que je puis me présenter les mains vides devant lui, ne faut-il pas lui prouver que nous sommes aimables… C’est alors qu’on fait des sacrifices, qu’on observe les commandements, c’est alors qu’on aime pour être aimés, pour se montrer aimables, valables… Au risque de se servir des autres pour être reconnu par Dieu, ou par soi-même…Ce que découvre S. Paul se résume dans cette formule que Luther a bien comprise : « c’est la foi qui sauve et non les œuvres ». C’est la foi c-à-d, c’est la foi comme confiance en l’amour de Dieu qui m’aime comme je suis, c’est cela qui sauve, qui conduit à une vie heureuse ; et ce n’est pas la multiplication de nos œuvres pour prouver notre perfection, et mériter d’être reconnus comme aimables. C’est vrai que nous sommes appelés aussi à aimer Dieu et les autres activement (« pas de foi sans les œuvres », en ce sens là) mais dans la logique du Christ, dans la logique « de son Royaume » (souvent oubliée) : cet amour nous le vivons, nous le donnons non pas pour être aimés de lui, non pas pour mériter son amour mais nous essayons d’aimer en réponse à cet amour premier qui nous précède toujours ! Nous redonnons cet amour qui nous a été donné et sans lequel nous ne serions pas grand-chose : l’amour se reçoit toujours et il se reçoit pour être alors donner et partager. C’est une erreur sur le Dieu révélé par le Christ que de croire que par nos sacrifices, nos observances et nos vertus, nous méritons son amour et son pardon. C’est une autre erreur sur Dieu que de croire qu’il pourrait nous punir, nous envoyer des épreuves parce que nous ne sommes pas à la hauteur, ou manquant d’obéissance ou de vertus en soi (le manque de vertu peut nous conduire à des impasses, à des chemins de morts… la violence engendre la mort… mais cette mort-là, ce n’est pas Dieu qui nous l’envoie) C’est une autre erreur sur Dieu que de croire qu’il aimerait les uns et non les autres suivant leurs appartenances : leur nationalité, leur race, leur rang social, leur religion, leur sexualité, leurs opinions…
Ce risque du pharisaïsme qui sépare, qui fait le tri entre les parfaits et ceux qui ne le sont pas – et que vivait S. Paul, il le dit lui-même… - il est enraciné en fait en chacun de nous « quelque part » : dans notre relation à Dieu, c’est non sans peine que nous croyons à son amour inconditionnel ; nous avons peine à croire que nous sommes aimés de lui, même quand nous arrivons les mains vides… (parfois cela nous vexe un peu : nous sommes tellement conscients que Dieu (et aussi les autres) ont de la chance de nous avoir ! Cette humilité et ce consentement à la gratuité de son amour sont un vrai combat spirituel).Mais c’est vrai aussi dans nos relations aux autres : si nous cherchons si souvent inconsciemment la perfection - être l’amie parfaite ; le collègue ou le cadre parfait ; la mère, le mari, la religieuse, le moine parfaits… ; le collaborateur modèle, le couple parfait, des parents parfaits… - c’est par générosité sans doute mais c’est aussi – reconnaissons-le - pour être subtilement reconnus, pour mériter leur amour, pour mériter leur estime, pour être payé de retour. C’est ce qui se cache bien dans cette phrase dite parfois par des gens qui sont déçus parce qu’on n’a pas pris en compte leurs mérites et leur générosité… : « Quand je pense à tout ce que j’ai fait pour toi ? »... Et puis, dans la vie relationnelle et affective, dans notre rapport à nous-mêmes , il y a aussi en nous cette peur, cette inquiétude secrète : suis-je aimable, suis-je valable ? Nous ne sommes pas si sûrs que cela qu’on peut être aimé gratuitement… sans qu’on doive constamment le mériter… malgré nos manques, nos erreurs, nos imperfections. Et le pire c’est que « le monde », la société nous fait régulièrement comprendre que c’est peut-être vrai effectivement : si tu veux être reconnu, alors fait tes preuves ! Malheur aux nuls ! On nous fait régulièrement comprendre que c’est par notre rentabilité, nos performances, nos bons résultats, nos sacrifices pour l’entreprise… que c’est tout cela qui nous rend estimables, nous mérite de la « considération »… et parfois des augmentations !.... Or le Christ vient nous délivrer de ces peurs, de ces angoisses devant nos imperfections . Le Christ ne nous demande qu’une chose : faire confiance à sa confiance ! Ce qui nous est demandé en Christ, c’est : la foi ! C’est d’oser « faire confiance et croire en cet amour immense… inconditionnel d’un Dieu qui … croit en nous… et qui aussi espère en nous quelles que soient nos faiblesses et nos manques – et nous en avons tous… C’est ce qui nous guérit de notre « déconsidération de nous-mêmes » : Dieu ne nous réduit jamais à nos ratés, à nos faiblesses  ni même notre péché. C’est cela qui nous délivre et nous guérit aussi de notre fausse supériorité sur les autres… Ce besoin de se sentir supérieur... pour se sentir quelqu’un !C’est cette confiance en cet amour inconditionnel qui apaise notre cœur. Qui nous délivre de ce besoin de vivre sur la pointe des pieds pour nous sentir à la hauteur… En fait, la perfection… c’est d’oser croire que nous sommes toujours aimés malgré nos imperfections… et qu’on peut toujours repartir appelés, et désirés par Dieu
Ce que le Christ nous propose c’est cette expérience de basculement qu’a fait S. Paul sur le chemin de Damas : il a en effet cette révélation que le Dieu annoncé par le Christ est un Dieu de miséricorde. Et que c’est ce qui est premier pour Lui, cette miséricorde bienveillante, c’est cela qui fait Loi chez Lui quand il nous regarde.  Oser croire qu’il vient vers nous sur nos chemins même quand nous sommes dans la violence envers Dieu, envers les autres ou envers nous-mêmes. Paul n’en est jamais revenu de cela : « Moi qui étais blasphémateur, persécuteur et violent, il m’a été fait miséricorde, parce que j’ai agi par ignorance, n’ayant pas la foi » (1Tm 1, 13).
Pour Paul, ce Dieu de grâce est donc un Dieu « qui fait grâce », un « Dieu, qui est riche en miséricorde (eleos), à cause du grand amour dont Il nous a aimés… Eph 2, 1-7.- Et nous lisons dans Ti 3, 4-7 : « Lorsque Dieu, notre Sauveur, a manifesté sa bonté et son amour des hommes (sa philanthropie), il nous a sauvés non pas à cause de la justice de nos propres actes, mais par sa miséricorde ». Ici on voit bien que le salut par la grâce, c’est équivalent pour Paul au salut par la miséricorde de Dieu. Un Dieu « plus grand que notre cœur » 
C’est trop clair que S. Paul ne nie pas l’importance de répondre à cette grâce et cette miséricorde. Pour lui, les œuvres de justice, cet ajustement à Dieu, et aussi le fait que le vivre-ensemble a des lois, qu’il y a des observances légitimes, qu’il y a une éthique chrétienne (ses lettres montrent combien il y veille dans ses communautés). Mais elles interviennent comme des exigences intérieures qui sont des réponses à cet amour gratuit de Dieu pour chacun. Paul est donc devenu celui qui croit en ce Dieu que nous a révélé le Christ avec qui il fait deux découvertes majeures : - la découverte d’un Dieu autre : miséricorde sans condition…- la découverte d’une autre façon d’être homme (femme) : on est aimé indépendamment de ses qualités, de ses performances, de ses appartenances La découverte d’une autre façon de comprendre ce qu’est notre identité :Il retrouve une nouvelle identité. Non une identité fermée où notre semblable et mon prochain c’est celui qui est de ma race, de ma tribu, de ma religion, qui divise le monde en ceux qui sont fidèles et que Dieu aime – ceux qui éventuellement sont moins fidèles… et puis les « pas fidèles »…. Ces identités sont vite « meurtrières » (Amin Maalouf). Paul a pris le chemin d’une identité ouverte : fondée sur ce Dieu qui accueille chacun sans condition : sans regarder les prestations, les réussites, les loyautés, les appartenances de toutes sortes (juifs, païens/homme, femme/ esclaves, hommes libres) – un amour universel donné gratuitement à tous Un regard et une approche des autres fondés sur « la grâce » et sa logique – où chacun est fils et fille de Dieu : où chacun m’est donc confiée comme un frère, comme une sœur à aimer. Où je suis invité à faire cadeau à l’autre de cet accueil ouvert à tous que le Christ a pour moi et pour tous,
Pour Paul ce fut une « nouvelle naissance » - jamais terminée… Et c’est ça pour lui vivre en baptisé : - être « plongé » dans cet amour de Dieu qui ne nous abandonnera jamais - mourir à ce qui ne relève pas de la gratuité, à la peur de ne pas être digne, à la tentation des exclusions, des mépris – jamais terminés non plus !- renaître sans cesse à la confiance, à la paix de celui qui se sait aimé et pardonné, à l’amour qui veut prolonger, partager, annoncer, témoigner de ce qui nous a été donné gratuitement.
On m’a demandé de tirer quelques conséquences de cette conversion de Paul sur la manière de discerner ce que le Christ attend des choix à faire dans ma vie …. En fait je vous propose d’y répondre vous-mêmes en groupe !!!Ce renversement que Paul a fait, en quoi ça m’aide : - à comprendre qui est ce Dieu que nous a révélé le Christ : quel Dieu nous annonce-t-il ? – en quoi l’expérience de Paul est aussi une « révélation » pour moi ? suscite-t-elle des résistances en moi ?
- à comprendre comment vivre une relation à soi-même plus apaisée et plus confiante - plus responsable aussi
- à comprendre ce qui motive mes actions ? les motivations parfois ambiguës de mes  engagements, de mes générosités ? les peurs qui m’habite et ce qui peut m’en délivrer ?
- à comprendre et à vivre un rapport aux autres plus ouvert ? plus gratuit ? et qu’est-ce qui peut m’aider à cet accueil , cette bienveillance plus universelle. Qu’est-ce qui peut m’y aider ?

+ Jean-Luc Hudsyn

conférence vendredi 10 août 2018

« Comme un enfant tout contre sa mère »

Un homme se confia à moi à propos des difficultés dans son mariage. Peu après notre entretien, il m’envoie un mail. Sujet du mail : « fini ». « Ce soir, elle m’a annoncé qu’elle partait », m’écrit-il. « Nous allons divorcer. Je me sens totalement consterné. Et quoi, maintenant ? Je suis complètement perdu, je perds les pédales. J’espère tellement que Dieu a un plan, car je ne le vois pas, vraiment pas. C’est aujourd’hui le jour le plus long de l’année, avec un soleil radieux, et je ne vois que froide misère, ténèbre solitaire. Où est cette lumière, cette lumière chaleureuse dont j’ai tant besoin ? 
Pouvez-vous vous représenter quelle fut mon émotion ? J’étais là, derrière mon pc. Son âme entre mes mains. Je manquais de mots (que dire à un tel moment ?), alors j’ai pris le Psautier et je lui ai écrit : « … » (Ps 22). Donc, toi aussi : crie, ai-je ajouté. Tu as entièrement raison. La ténèbre dans laquelle tu te sens, ne peut en aucun cas être le « plan de Dieu ». Ça ne l’est pas, ça je le sais avec certitude. Son amour n’est là que pour faire alliance, libérer et guérir. Et tout ce que je peux te répondre, c’est ce que j’ai moi-même déjà pu expérimenté si souvent au plus profond de moi : « … » (Ps 23). « … » (Ps 30). Non, Dieu ne nous épargne pas la souffrance, ni la ténèbre, qui font inévitablement partie de la vie. Il nous la fait traverser. Il tient notre main solidement. Ta main. Et Il nous apprend que la ténèbre n’aura jamais le dernier mot. Donc, oui : crie, jure. Mais tu dois savoir qu’il ne te laisse pas tomber. Tu n’es pas seul. Tu m’as parlé de tes enfants, de ta maman, et tu m’as envoyé un mail. Non, tu n’es pas seul. Cette lumière chaleureuse, se laisse sentir très doucement dans de très petites étincelles, qui veulent t’épauler et te tirer hors de la ténèbre. Sois toujours le bienvenu. »
Click. Mail envoyé. Et quelques minutes plus tard, un mail en réponse,  dans lequel il me fait part de ce qui vient de lui arriver. Il a été touché, m’écrit-il, d’une manière telle que les mots ne peuvent le décrire. Il est tombé en larme et, au milieu de ses larmes un profond et chaud rayonnement s’est répandu à travers son corps. Les mots séculaires des psaumes furent ce jour-là les mots de cet homme, ses mots à lui. Ils étaient « parlants » et plus encore : ils survenaient/se réalisaient de nouveau. La lumière de l’amour de Dieu surgit de la ténèbre.
Oui, les psaumes donnent des mots à ce quelque chose qui vit au plus profond de nous, et à ce qui nous arrive et qui peuvent nous déplacer et complètement accabler. Ils mettent en lumière/révèlent une profonde vérité. Il nous laisse entendre tout comme une mélodie qui résonne profondément en nous, et qui fait vibrer les cordes de notre âme. Et si je peux partager avec vous aujourd’hui au sujet des psaumes, et en particulier des 15 psaumes nommés “psaumes des montées” (ces ont les Psaumes 120-134), alors j’espère que je peux surtout faire ceci : vous fournir quelques pensées, qui vous mettront sur le chemin/qui vous lanceront plus loin sur la route, avec cette mélodie. Quelques mots-clé, qui ouvrent une porte sur l’intérieur/intériorité, vers la source de toute vie (Ps 36, 10), qui déplace et met en mouvement.
Les mots-clé que je voudrais transmettre, 5 au total, je voudrais les éclairer à partir d’un psaume central, le Psaume 131 : “…” (Ps 131, 1-3)
À partir de ce psaume, je fais le pont vers des versets issus des autres psaumes des montées et vers quelques autres, images complémentaires. Et je vous invite à retourner ulétieurement, à “vous mettre aux psaumes” dans une démarche personnelle, et à vous laisser toucher et interroger par eux.
1.S’embrasser
La première image, la première pensée, je l’ai choisie également comme titre de ma conférence : « comme un enfant dans les bras de sa mère ». C’est l’image du bras, des bras, de l’enlacement/étreinte, de porter et d’être porté. Sincèrement, je ne pouvais pas faire autrement que de choisir ce verset, cette image. Cela exprime à mon sens, le noyau de ma propre expérience de Dieu/de mon expérience personnelle de Dieu. « Dieu est l’étreinte de mon intériorité », dit le Père de l’Église Augustin (IV/Vème siècle PCN). Pour moi, c’est très parlant. Quand j’étais enfant, au milieu d’une jeunesse agitée, je suis arrivée à Dieu à travers l’expérience de bras plein d’amour qui m’enlaçaient. Je n’étais pas seule. Point. C’était aussi simple. C’est ainsi. Et entre-temps, si bouleversant, irrésistible et donateur de vie. Je me savais entourée, portée par un amour enlaçant. Une expérience que je retrouve dans le Psaume 125 : (…)
Les bras de Dieu – je me dirige vers eux, d’aussi loin que je peux me souvenir. Ainsi je remets toute ma vie, chaque soir, consciente de dormir dans ses bras et innombrables sont les soir où, enfant et ado, je l’ai fait toute en pleurs. (…)(Ps 129, 2). Et quand mon mari et moi nous donnons l’un l’autre et à nos enfants une petite croix (et un « Dieu te bénisse et te garde »), nous le faisons avec ce petit et simple signe, conscients de ce que les Frères chantent aux complies : « entre tes mains, Seigneur de paix, … ». Les « bras » sont ici devenus des mains : nous nous confions entre ses mains et expérimentons une sécurité qui, comme le dit le Psaume 131, apporte la paix – la paix, terme éminemment biblique.
Et ces bras et mains, porteurs d’amour, que nous sentons clairement également à travers l’attachement réciproque/l’un pour l’autre. Nous ne sommes effectivement pas seuls. Je me remets dans son amour le soir pour dormir, et le lendemain je retrouve cet amour, dans le cadeau de « bras et mains » concrets sur ma route. Amour de Dieu qui devient tangible/perceptible, comme dans le cadeau de l’amitié, cadeau de Dieu hors-catégorie, à propos duquel Augustin écrit fort justement : « Dieu est celui qui nous donne les uns aux autres, qui nous lie les uns aux autres ».
Oui, l’image des bras et des mains, le témoignage d’un événement très concret : rencontrer Dieu est devenu possible/sensible(on peut le toucher du doigt)/la rencontre avec Dieu est devenue accessible. Tant de récits de Jésus qui nous le racontent, justement. Des gestes/signes d’amour comme un manteau posé sur nous. Une main calmement posée sur notre épaule, une main tendue, une main qui nous agrippe, dirige, indique le chemin et nous emmène vers une vie vraie et pleine.
2. Enfant
Une deuxième image que je veux fournir, est celle de l’enfant. Un enfant qui aspire à rentrer à la maison. Oui, si tu me demandais de donner un autre mot pour Dieu, je te dirais : à la maison. Expérimenter Dieu, c’est pour moi rentrer à la maison. Chez Dieu (notre Père, ou comme ici dans le Psaume 131, notre Mère). Chez soi. Les uns chez les autres.
Pour la rencontre de Dieu, j’utilise moi-même volontiers l’image de la crèche du récit de Noël : c’est un lieu en rase campagne, partout et toujours accessible, ouvert à tous, pour les plus petits (les plus modestes) en tout premier lieu : un enfant, des animaux, des bergers. C’est l’auberge de Dieu, où Il accueille/recueille autour de son foyer, le feu de son amour. Et tout lieu peut devenir l’auberge de Dieu : un local de cours, la voiture, la cuisine, le bar du club de sport, la plage, la forêt, … même l’espace virtuel des mails ou du chat. L’auberge de Dieu s’ouvre, a lieu quand nous entrons dans le profond de la vie, quand nous sommes dans notre vérité et que nous sentons que nous sommes bien-aimés comme nous sommes, que nous sommes enlacés, tels quels, dans notre petitesse et notre imperfection/brisure. L’auberge de Dieu s’ouvre quand nous écoutons et regardons avec les oreilles et les yeux de notre cœur et parlons d’âme à âme. Nous y éprouvons la paix de Dieu. « … » (Psaume 120, 5-6).
Ce désir de rentrer à la maison, nous met en route, fait de nous des pèlerins en chemin, qui ont la satisfaction d’entendre « Nous allons à la maison du Seigneur » (Ps 122, 1). Les psaumes des montées décrivent et signifient littéralement ceci : il s’agit d’un être en route pour Jérusalem, la ville où siège le Temple, la maison du Seigneur, où Israël se rassemble pour honorer Dieu et célébrer/le fêter. « … » (Psaume 134, 2). Nous sommes tous également littéralement venus jusqu’ici, dans cette maison, pour « pénétrer dans sa demeure » et nous « prosterner à ses pieds » (Ps 132, 7).
Mais Jérusalem et le Temps racontent de façon figurée une autre manière d’être en chemin, intérieur : un être en chemin – et un retour à la maison – au niveau spirituel. Le mot « âme » est même l’un des mots qui revient le plus souvent dans les psaumes des montées (13 fois). Les Psaumes nous présentent en substance la même question de Paul, des siècles plus tard : « … » (1 Cor 3, 16) « … » (1 Cor 6, 19). Ne savons-nous pas que le foyer brûle au profond de nous ? Rentrer à la maison, auprès de Dieu, et rentrer chez soi, ces deux aspects vont de pair. Nous aspirons à rentrer à la maison de l’amour de Dieu, et Dieu aspire à pouvoir rentrer dans notre maison, d’être la source de laquelle nous vivons. « … » (Ps 132, 3-5). Le mot âme nous dit quelque chose d’un très personnel et très intime attachement, comme nous le retrouvons chez Jésus dans sa relation à Dieu, qu’il nomme Abba/Père ; et comme nous le dépistons, nous y donnons forme et l’approfondissons dans notre prière. Également quand nous prions, nous entrons dans sa demeure et nous prosternons à ses pieds.
Et ce qui est encore plus grand, nous nous prosternons à ses pieds quand nous nous « foulons » les uns les autres comme une terre sacrée. Notre attachement personnel, intime à Dieu, ouvre l’intérieur vers l’extérieur et nous (re)lie les uns aux autres. Dieu est NOTRE Père. Sa paternité fait de nous des frères et des sœurs. « … » (Ps 133, 1). Jérusalem, c’est aussi la ville où nous rentrons dans la maison les uns des autres. La ville que la vision appelle « du Royaume de Dieu » où en frères et sœurs, nous « louons de nom du Seigneur » (Ps 122, 4), réalisons/faisons advenir. Son nom signifie : être proches les uns des autres.
3. Humble/petit
Pas arrogant, pas grand, dit le Psaume 131. Humble et petit, donc. Ce sont les mots clé que je veux vous fournir. Prier en général, mais certainement la prière des psaumes, suppose et permet une humble cœur « brisé ». Les Psaumes sont la prière du pauvre. Ils leur donnent force et richesse quand nous les lisons/prions en sachant/en étant conscient que nous sommes tous de petites gens. Quand, dans notre petitesse, notre vulnérabilité et brisure/imperfection, nous osons nous tenir debout et (comme l’homme du mail) « crier son appel dans le besoin » (Psaume 120, 1).« … » (Psaumes 130, 1-2)
Oui, nous sommes sur la piste de la ligne mélodique de la vie quand – tout comme un enfant – nous nous tenons debout devant Dieu avec les mains ouvertes et vides, et que nous reconnaissons au plus profond/intimement que nous vivons « sur le pouce »/de ce que nous recevons. Ce qui donne la vie, la vie vraie/véritable, cela nous ne pouvons le faire par nous-même/il est impossible de se le donner à soi-même. Ces bras qui nous entourent, Ces mains, le feu du foyer, cet amour donateur de vie (…) Tout cela, nous ne pouvons le produire par nous-même, comme travail de nos propres mains, comme résultat, prestation ou mérite. Comment le pourrions-nous ? Non, l’amour, nous le recevons. C’est de l’ordre de la grâce, un mot séculaire qui signifie littéralement « cadeau ».« … » (Ps 127, 2)
Il donne son pain à son bien-aimé, dit le Psaume. C’est le pain quotidien indispensable à la vie. Non le pain pour que l’organisme survive. Mais le pain qui fait véritablement vivre, « cette lumière chaleureuse dont j’ai tant besoin », comme le formulait l’homme de ma petite histoire.
Oui, nous recevons l’amour. Un cadeau renversant. Et cela nous est donné pour que nous le partagions, et que nous le transmettions à notre tour, pour laisser son amour porter du fruit dans notre vie. C’est la merveille/le miracle de la semence/graine qui tombe en terre, germe, grandit, s’épanouit et fructifie, jusqu’à être bénédiction les uns pour les autres.« … » (Ps 126, 6)
4. silencieux/calme
Il y a 150 psaumes et ceux-ci offrent un trésor de mots et d’images avec lesquels prier. Mais en même temps, la vraie langue des psaumes est celle du « silence ». Les psaumes sont des chants, des poèmes, et fournit au travers des mots un espace ou une expérience, une rencontre, peut trouver place et qui n’est finalement pas résumable par des mots. Les mots, soigneusement choisis et placés (car c’est ce que fait la poésie), nous prennent par la main. Les psaumes nous emmènent au fil des mots vers un « parler sans mots », ou mieux encore : un parler avec presque tous les mots. Comme le Psaume 119 (le psaume juste avant les psaumes des montées) l’exprime si bien : « Déchiffrer ta parole illumine et les simples comprennent » (Ps 118, 130). Le choix et l’emplacement soigneux des mots garantit que, dans le poème, une fin est perceptible. Chaque verset illumine le poème tout entier comme un tout, et le poème est contenu dans chaque verset pris isolément. C’est pourquoi nous pouvons également dans la liturgie, dans une célébration, ou dans notre prière personnelle, très facilement choisir un verset ou une partie d’un verset, et le laisser résonner comme un refrain. C’est ainsi que fonctionnent en général les petits chants de Taizé : un verset psalmique que suscite la ligne mélodique de l’amour de Dieu. Je vous donne par le moyen d’un exemple quelques verset des psaumes des montées :« … »
Si tu entres dans l’espace qu’ouvrent les psaumes, alors tu peux être soudainement pris par un mot, tu peux être rejoint au plus profond par une simple image. « Une âme créée mystique », selon les mots de Benoît Standaert de l’abbaye de Zevenkerk (Brugges), une âme donc qui – comme l’âme d’un enfant – est ouverte à l’émerveillement, au mystère de la vie, « qui trouve le Nom de Dieu (même) dans une virgule » (A l’école des Psaumes. Prier avec les mots et presque tous les mots, p. 80). Les psaumes nous apprennent à aimer les mots simples et ils nous font découvrir comment toute la vie y figure/y est résumée/synthétisée. Ils manifestent la logique inversée de Dieu : le secret de la vie se laisse trouver et se révèle dans le plus simple. Dieu vient à nous dans les petites merveilles de tous les jours : dans le silence, dans la nature, dans tous ceux qui nous entourent, dans une oreille à l’écoute, dans un regard intense et indulgent, un mot d’encouragement, une accolade chaleureuse, une vie commune agréable, un fou-rire contagieux, … Son amour transforme l’ordinaire en extraordinaire. Ici, nous pouvons découvrir ce secret.
5. Dans les siècles
Enfin, j’ai choisi également l’expression « dans les siècles » comme mot-clé. Cette expression « dans les siècles » est si souvent mise sur nos lèvres dans la liturgie, les célébrations : « dans les siècles » ou « pour les siècles des siècles » ou encore « la vie éternelle ». Et nous ne le faisons pas par hasard. Ce n’est pas n’importe quelle formule, ce n’est pas simplement pour accompagner la conclusion d’une prière/conclure une prière. « Siècle », c’est un mot pour exprimer le rapport de Dieu au temps. Il le rompt, le perce. Il le dépasse et le transcende. Dit très simplement : Il fait de chaque moment, son moment. « Il y a toujours du temps pour la miséricorde. » C’est ce qui était donné à lire – dès le premier jour ! – sur la page facebook de quelques jeunes flamands qui sont partis, avec les servants de messe, en pèlerinage à Assise et Rome. En plein dans le mille. Chaque instant est un instant où Dieu est agissant, et la lumière de son amour peut transparaître/rayonner. « Mon Père… » (Jn 5, 17). Ce n’est pas autrement que Dieu tient la promesse de son Nom : Je suis là, et je délivre des ténèbres, même de la mort. « Dieu qui est, qui était et qui vient », nous entendons cela également très souvent dans la prière, comme un refrain. Les Psaumes chantent/célèbrent la même promesse, le Nom de Dieu : « … » (Ps 124, 8). Ils parlent de notre profonde aspiration à sa présence, sa proximité ; ils parlent de notre espoir que nous mettons en Lui, de notre confiance qu’Il va tenir sa promesse envers nous, et de l’expérience qu’Il la réalise effectivement.
Siècle, dans les siècles des siècles, c’est également une expression qui nous fait entrer dans une histoire et une tradition très concrètes : celle d’un peuple de Dieu en chemin. Nous marchons dans les pas d’un si grand nombre. Dans les psaumes des montées, il est question par exemple de Jacob, d’Aaron, de David, à qui on attribue d’ailleurs beaucoup de psaumes.
Et nous entrons également avec le petit mot « siècle » dans le courant de la prière continuelle qui nous entoure. Paul parle de l’Esprit qui prie en nous, « … » (Rm 8, 26). Nous entendons la mélodie de Dieu, son soupir, son souffle, sa respiration, dans la création, dans le silence, dans une cohabitation en profonde alliance. Nous ne devons pas « savoir » prier, ou faire/fabriquer la prière par nous-même. Nous pouvons nous associer/adhérer à la prière qui « vit » partout. Vivre en alliance fait de notre vie entière une prière.
En conclusion, les mots « pour les siècles » évoquaient pour moi également la plénitude de Dieu. Dieu enlace aussi dans le sens que son amour fait alliance, qu’Il nous fait expérimenter un « ensemble », un « en même temps ». Il est un maître du paradoxe : Il fait parler le silence ; Il nous met en route pour nous faire rentrer à la maison ; Lui obéir nous rend libres ; au moyen de notre ‘pauvreté’ nous découvrons la richesse de la vie ; dans le vulnérable Il montre sa force ; le petit Il le rend grand ; et l’ordinaire, extraordinaire. Et Il tient sa promesse, sans cesse inespérée, alors qu’Il finit toujours par la tenir. Dieu enlace ces extrémités, ces tensions. Et Il fait de même avec le temps. Il est « le Dieu qui est, qui était et qui vient ». Il enlace le passé, le présent et le futur.
Nous essayons de rationnaliser chronologiquement le temps, de le diviser et le capter (car le diviser, c’est le conquérir, pensons-nous). Mais ce contrôle est une illusion. Dans ce qui nous fait vraiment vivre, il ne s’agit justement pas de ‘faits’ mesurables, mais ‘d’expériences’, qui peuvent atteindre si profondément que nous les portons toute notre vie. Oui, l’âme suit la logique, le temps de l’amour : du partage/compagnonnage. Nous sommes entre-temps en chemin avec le bagage de toutes nos expériences, elles font de nous tout ce que nous sommes et sont d’une manière particulière liées les unes aux autres, tissées les unes dans les autres. Ainsi, une petite chose moche sur notre chemin peut contacter subitement une expérience d’il y a très longtemps. Le temps de Dieu, le temps de son amour, est de l’ordre du « maintenant séculaire », dit Benoît Standaert. Dans l’auberge de Dieu, il n’y a pas de cloche. Le temps y est silencieux, ou mieux : nous y expérimentions la plénitude du temps.
Je reviens encore un petit peu à la petite histoire du début, que j’ai utilisée pour commencer à expliciter ce que je voulais dire. Quand l’homme m’a partagé au sujet de ses difficultés conjugales, il m’a également raconté que son père est mort quand il était encore enfant ; un événement qui date de plusieurs années. Cela devint évident que ce n’était pas un événement qui date de plusieurs années passées sinon il l’aurait laissé derrière lui d’une manière ou d’une autre, ou il pouvait en faire fi purement et simplement (ce qui transparaît dans un mot comme ‘encaisser’). Mais un événement avec lequel il cheminait encore et toujours, jour après jour. Cela le questionnait sur sa propre paternité, sur la manière d’être époux, et il y était également de toute façon confronté chaque fois qu’il rencontrait d’autres pères ou entendait le mot père/Père. Ce n’est pas un ‘fait’ auquel je pourrais apporter une solution. Et heureusement qu’il en est ainsi. Si Dieu nous enlace, il le fait de toute la personne que nous sommes. Plus encore : son amour nous rend complet, il nous donne la plénitude/l’intégr(al)ité. En enlaçant également nos ténèbres, celles-ci sont exposées à sa lumière, (en quelque sorte contaminées par sa lumière), et sont guéries/cicatrisées/recousues [il y a un jeu de mot entre la plénitude qu’on vient d’évoquer (heel) et le verbe que je traduis par « recousu/guéri/cicatrisé » ; il y a ainsi à la fois l’allusion à la plénitude de l’homme que Dieu donne par son action médicinale, et allusion à la brisure (incorrectement traduisible par imperfection mais qui fait référence au cœur brisé et broyé du psaume) qui est ce lieu/occasion où Dieu apporte justement la plénitude/intégr(al)ité]. Il apparaît donc qu’il faut oser être des enfants et nous LAISSER enlacer, nous laisser laver les pieds, comme le dit Jésus. Ce que fait l’amour, ce n’est pas ‘résoudre’, mais connaître/accepter en profondeur et délivrer. Et cela précisément, apporte cette joie et cette paix exceptionnels/uniques auxquels chaque prière se veut de déboucher : la paix de Dieu. C’est pourquoi, comme mot de la fin, je fais ce souhait : « la paix soit avec vous » (Ps 122, 9).

Isabelle Desmidt

conférence samedi 11 août 2018

Reste avec nous, Seigneur

Les disciples d’Emmaüs comme maîtres de prière (Lc 24,13-35)


Ce n’est probablement pas à attribuer au seul hasard que nous ne connaissons le nom qu’un seul des deux disciples d’Emmaüs qui s’appelle Cléophas. L’autre reste complètement anonyme. Il pourrait donc s’identifier à chacun de nous. Ce qui ne doit pas nous étonner, parce que le disciple d’Emmaüs est por-teur de notre expérience. En effet, c’est nous qui sommes les disciples d’Emmaüs. Comme Cléophas et son compagnon nous avons bien sûr entendu quelques rumeurs au sujet de Jésus, mais il nous est diffi-cile de Le rencontrer actuellement.Nos yeux sont aveuglés et nous ne le reconnaissons pas (cf. Lc 24,16). Comme pour les disciples d’Emmaüs Dieu nous semble aujourd’hui si loin. Bien sûr, Jésus était un prophète puissant par ses actes et ses paroles (Lc 24,19) mais tout cela n’appartient-il pas à un passé complètement révolu. Pour nos contemporains et aussi parfois pour nous-mêmes, Il est souvent un étranger, qui n’aurait plus aucun rôle à jouer pour notre avenir.Comme sur la route d’EmmaüsToutefois, même de nos jours, Jésus nous permet de le connaître par expérience. Non de l’extérieur, mais dans notre intimité. Incognito il nous accompagne comme sur le chemin d’Emmaüs. Il ne laisse pas s’arrêter même si nous prenons la mauvaise direction. Et quand Cléophas et son compagnon s’enfuient de Jérusalem, quittent leurs frères et sœurs et ont l’intention de retourner à leur ancien style de vie, ceci n’a pas empêché Jésus de faire secrètement route avec eux. Jésus agit de même avec nous. Il fait avec nous une traversée, un passage (dans la langue de Jésus un pesach, une Pâques). Ensemble avec nous il traverse nos doutes ou notre isolement de Dieu. Il nous accompagne même sur les routes les plus sinueuses. Il prête l’oreille à nos déceptions. Il attend le moment propice pour émouvoir notre cœur.Mais Jésus fait plus que seulement nous écouter. Il nous adresse surtout sa parole. Et cela il ne le fait par hasard. Il ne part pas de lui-même. Son point de départ est la longue histoire à travers laquelle Dieu s’est révélé. Il actualise la route que Dieu a voulu parcourir avec son peuple. C’est précisément le mys-tère de la Bible judaïque, l’Ancien Testament ou la Première Alliance avec “Moïse et les Prophètes”. Par cette Alliance (ou testamentum en latin) Dieu se rend présent et il accompagne son peuple à travers la mer rouge et dans le désert. Il fait route avec nous, d’habitude incognito, et le plus souvent dans les temps de doute et de désespoir, de faim et de soif, de détresse et de mort. C’est une longue histoire du passage de Dieu qui mène à la vie et Jésus nous donne l’accomplissement de la rencontre avec Dieu. Cela aussi a constitué l’expérience sur le chemin d’Emmaüs : que Jésus nous a frayé un nouveau pas-sage, à travers la mort. Que sa vie et sa mort étaient fondées sur l’amour de Dieu, qui est capable de vaincre la mort. Le Ressuscité reste proche de ses disciples découragés et à travers leur désillusion il les fait passer de la mort à la vie. Précisément dans ce passage les disciples d’Emmaüs ont reconnu Jésus comme le Vivant.Une pareille rencontre peut nous être offerte quand aujourd’hui ici-même à Orval nous sommes stimu-lés de prier ensemble avec les Frères en méditant l’Ancien et le Nouveau Testament. L’Alliance (testa-mentum) se poursuit aussi avec nous. À nous aussi Jésus veut se révéler. Aujourd’hui encore il nous ac-compagne incognito et nous fait comprendre les Écritures et rend notre cœur brûlant (Lv 24,32). Et ce n’est pas pour nous seuls que s’accomplit ce mystère.De grands exemplesPendant les pénibles années du nazisme, un jeune enseignant très prometteur travaillait à la Faculté de Théologie de Berlin: Dietrich Bonhoeffer. Plein d’enthousiasme, il était de plus en plus apprécié, non seulement en tant qu’enseignant, mais même comme catéchiste. Il ne se préoccupait pas seulement des intellectuels, mais aussi de gens très simples. Dans sa paroisse, on goûtait ses prédications. Et néanmoins quelque chose lui manquait. A un certain moment, il vécut une sorte de conversion. Le théologien se fait chrétien. Réticent à étaler des sentiments religieux, Dietrich Bonhoeffer n’a jamais dévoilé comment le retournement s’est exac-tement déroulé. Mais ce qui fut décisif, nous le savons par une lettre écrite à l’un de ses proches. Dans cette étrange confidence, Bonhoeffer avouait: «Je me suis précipité dans le travail d’une façon non chrétienne. Une folle ambition, remarquée par certains en moi, m’a rendu la vie difficile et m’a ravi l’amour et la con-fiance de mes proches. Alors, je fus terriblement seul et livré à moi-même. Ce fut très grave. C’est alors que s’est produit en moi quelque chose qui a changé ma vie jusqu’aujourd’hui et l’a bouleversée. J’accédai pour la première fois à la Bible. Cela aus-si est très difficile à dire. J’avais déjà beaucoup prêché, j’avais déjà une grande expé-rience variée de l’Église, j’en avais parlé et écrit - et pourtant je n’étais pas encore de-venu un chrétien. Je le sais, j’ai autrefois fait de la cause de Jésus-Christ un avantage pour moi-même. Je demande à Dieu que cela ne se reproduise plus jamais. De même, je n’avais encore jamais prié, ou si peu. Dans un tel état d’abandon, j’étais pourtant satis-fait de ma personne. C’est de cela que la Bible m’a libéré et tout particulièrement le Sermon sur la Montagne. Alors, tout a changé». C’est un miroir que nous tend ici Dietrich Bonhoeffer. On peut investir beaucoup dans la catéchèse. On peut parler et écrire sur l’Évangile. On peut célébrer et prêcher. Mais tout cela peut aussi être fait alors qu’on est loin de Dieu. Malgré son ardeur et sa science, Bonhoeffer dut avouer: «Je n’étais pas encore devenu chrétien». La grande mutation n’intervint que lorsqu’il découvrit la Parole vivante de Dieu dans les Écritures et que, pour la première fois, il apprit à y répondre par la prière. Bien entendu, Bonhoeffer connaissait déjà l’Écriture. Théologien de formation, il avait commenté bien des passages bibliques. Mais, à l’évidence, il fallait qu’autre chose se passe. Il ne fut vraiment libéré de son isolement que par une rencontre d’un genre bien particulier: en lisant l’Écriture, il expérimente que c’était Dieu lui-même qui s’adresse à lui dans le texte. A ses yeux, la Bible n’était plus seulement une parole à propos de Dieu, mais aussi une Parole prononcée par Dieu lui-même. Cela peut se comparer avec la lettre d’un être cher. On peut bien sûr la lire afin d’y glaner des informa-tions sur l’autre, mais en rédigeant sa lettre, le rédacteur cherche en réalité à toucher le cœur et à y pénétrer. C’est d’une telle présence qu’il s’agit. Il nous est difficile de nous représenter Dieu de cette façon. Il paraît souvent si lointain. Il semble par-fois muet. De nos jours, une parole divine semble être une bizarrerie (cf. 1 Sam. 3,1). Se pourraitil que Dieu parle vraiment ? Nous ne captons quand même pas des voix tombées du ciel! Nous sommes deve-nus réalistes et sceptiques. Et pourtant… L’expérience des convertis fait réfl échir: pour eux, ce n’est pas une fiction que le Seigneur puisse s’adresser à des êtres humains. Ils en ont expérimenté la proximi-té. Madeleine Delbrêl, jeune athée très engagée socialement, a vécu une expérience analogue. Elle a capté la voix de Dieu, en pleine rue, à travers le cri des plus pauvres: «Dieu en nous, c’est celui qui s’est, une fois pour toutes, identifié à l’humanité, et tant qu’un homme manquera de quelque chose, c’est le Christ qui en manquera»2. Rappelons-nous aussi la découverte qui s’abattit sur Augustin lequel, après sa conversion, confessait à Dieu: «Je t’ai aimée bien tard, Beauté si ancienne et si nouvelle, je t’ai aimée bien tard! Mais voilà: tu étais au-dedans de moi quand j’étais au-dehors, et c’est au-dehors que je te cherchais. Tu étais avec moi, et je n’étais pas avec toi. Tu m’as appelé, tu as crié, tu as vaincu ma surdité». Afin de pouvoir discerner la voix de Dieu dans nos temps où Dieu semble être éclipsé, nous devons nous associer à l’histoire de la venue de Dieu parmi les hommes. C’est pourquoi la Bible est si importante afin de pouvoir rencontrer Dieu, comme nous le constatons aussi chez les disciples d’Emmaüs. Évidemment il ne s’agit pas ici d’une approche à distance, purement intellectuelle. Non, il s’agit d’une rencontre qui demande de l’ouverture d’esprit, comme à Emmaüs où Jésus entre avec les disciples et se fait recon-naître dans la fraction du pain.La parole de Dieu dans la liturgieDe vraies célébrations permettent la Parole divine de toucher le cœur des croyants. La Parole de Dieu est davantage agissante dans la liturgie, comme le dit le mot lui-même. Ici encore, nous avons affaire à un terme grec bien plus suggestif que nous ne le pensons: le suffixe de «liturgie» est -urgie, comme dans le mot métallurgie (le traitement des métaux). Dans la liturgie, il s’agit d’une action (ergon) qui advient au peuple (laos) et à laquelle celui-ci participe. Cette action a tout à voir avec la Parole de Dieu. Elle ne retourne pas à Dieu sans porter du fruit et avant d’avoir produit ce qui Lui plaît (cf. Is 55,11). La Parole de Dieu agit excellemment au sein d’une communauté réunie pour la liturgie. On doit la lais-ser résonner et la méditer en silence. Il faut l’accueillir en chantant et se l’approprier par des gestes. Il s’agit de permettre au rite de nous renouveler et de nous recréer. Si on veut pénétrer profondément la Bible, il ne suffit pas de suivre une catéchèse. Pour comprendre les Écritures, il faut en vivre pratique-ment, ce que la liturgie réalise de manière unique. L’Ecriture y est comme un poisson dans l’eau. Elle n’y est pas seulement expliquée, mais vécue.Le passage (pesach) de la Parole divineTout ceci est réalisé principalement dans la célébration la plus importante de l’année liturgique, où la venue de Dieu est chaque fois actualisée. Regardons donc un peu de plus près le déroulement de la veillée pascale. Au cours de cette nuit nous voyons défiler un cortège de lectures auxquelles nous sommes conviés à nous associer de grand cœur. La Parole divine, assez puissante pour tout créer, pour-suit encore son œuvre créatrice pendant la nuit de Pâques. Une fois encore résonne l’histoire de la sor-tie d’Égypte, à laquelle nous pouvons participer. On nous raconte le retour de l’exil et, avec Israël, c’est un cœur nouveau et un esprit nouveau qui nous sont donnés. Paul nous parle du baptême grâce auquel nous naissons à une vie nouvelle. Et lorsque retentit l’évangile de la résurrection du Christ, il y va fina-lement de notre résurrection à tous. Jamais l’Église ne propose autant de récits que cette nuit-là. Mais dans tous ces textes, il n’est question que de l’histoire du peuple de Dieu, appelé des ténèbres à la lumière de Pâques, réuni de la dispersion par la rencontre avec le Seigneur vivant. Et chaque fois, l’Église ose prétendre que tout cela se repro-duit au cours de cette même nuit. Au fil de toutes les lectures, c’est le même message: «Cette nuit de Pâques est la nuit de l’exode et de la résurrection. Cette eau du baptême est l’eau par laquelle nos an-cêtres furent sauvés de la puissance de l’Égypte. C’est la même eau au-dessus de laquelle, au début, l’Esprit planait lorsque la création fut tirée du chaos. C’est l’eau dans laquelle les disciples du baptême sont immergés et avec laquelle nous renouvelons nos promesses pour vivre dans l’alliance de Dieu. Ce pain sur l’autel est le même pain sur lequel Jésus a dit: «Prenez et mangez. Ceci est mon corps» (Mt 26, 26).” C’est en ce même pain que Cléophas et son compagnon ont rencontré le Ressuscité (Lc 24,30).Ces textes bibliques proposent infiniment plus que le simple rappel d’événements du passé. Ils intègrent celui-ci à l’intérieur du présent et le réactualisent pour ceux qui écoutent avec un cœur disponible. Voilà pourquoi c’est par un psaume et une prière qu’on réagit aux lectures de la veillée pascale. Ce faisant, nous ne nous contentons pas d’une lecture à distance, mais nous nous mettons également à la médita-tion et à la prière. Le dialogue entre Dieu et l’être humain constitue le cœur de l’Écriture, et nous y par-ticipons tous grâce à cette représentation sacrée qu’est la liturgie. Le Jour du SeigneurCela se réalise aussi à chaque célébration dominicale. Le jour du Seigneur, nous participons au passage du Christ de la mort à la vie, et nous sommes tirés des ténèbres et de la mort. L’Esprit vient habiter nos cœurs pour nous constituer en peuple de Dieu. Lorsque notre cœur a été embrasé par sa Parole, nous aussi nous demanderons, comme les disciples d’Emmaüs: “Reste avec nous” (Lc 24,29). Encore au-jourd’hui Il se tient à la porte et frappe. Si nous entendons sa voix et que nous lui ouvrons, Il entre et s’assied à notre table (cf. Ap 3,20). C’est un bien grand mystère que ces anciennes paroles puissent se réaliser pour nous.Cette actualisation permanente est une constante depuis la Genèse jusqu’à l’Apocalypse, car Dieu veut toujours se rapprocher de son peuple. La Parole de l’Écriture cherche sans cesse à déployer sa force dans l’aujourd’hui. «Voici maintenant le moment tout à fait favorable. Voici maintenant le jour du sa-lut» (2 Co 6,2). Cela ne se passe pas d’un coup de baguette magique. Il faut attention, disponibilité et foi. «Aujourd’hui, si vous entendez sa voix, n’endurcissez pas vos cœurs» (He 3, 7-8).à Afin d’ouvrir notre cœur à cette Parole vivante qui veut nous embraser, nous pouvons lors de lecture de l’Évangile brûler de l’encens et des cierges, nous mettre debout, chanter «Alléluia» et saluer le Christ par l’invocation: «Gloire à Toi, ô Christ». Il n’est pas exagéré que d’affirmer: «(Le Christ) est là présent dans sa parole, car c’est lui qui parle tandis qu’on lit dans l’Église les Saintes Écritures».L’importance de la liturgie de la Parole Nous devrions peut-être nous éduquer à reconnaître plus encore la puissante efficacité des lectures du dimanche. A l’ambon, c’est avec le Seigneur que nous entrons en contact. « Parole de Dieu», dit le lec-teur après chaque lecture, et nous répondons à juste titre: «Nous rendons grâce à Dieu». Le Dieu vivant veut nous nourrir tant à la table de la Parole qu’à celle du Pain. Nous devons vénérer «les divines Écri-tures… comme le Corps même du Seigneur»14. Dès lors, le mot «communion» ne doit pas seulement évoquer l’hostie, car nous ne communions pas seulement au pain, mais aussi à la parole. La Parole de Dieu, son Amour, veut habiter parmi nous. Il nous faut assimiler la Parole comme une nourriture. Pen-sons au voyant de Patmos qui a pris et mangé le livre (cf. Ap 10,10). «Tes paroles, je les dévorais», disait Jérémie. «Ta parole m’a réjoui, m’a rendu profondément heureux» (Jr 15,16). Origène, un Père de l’Église, était particulièrement exigeant quant au soin à accorder à la liturgie de la Parole: «Voyez si vous concevez, si vous retenez les paroles divines. Vous savez avec quelle précaution respectueuse vous gardez le corps du Seigneur lorsqu’il vous est remis, de peur qu’il n’en tombe quelque miette. Que si, lorsqu’il s’agit de Son corps, vous appor-tez à juste titre tant de précaution, pourquoi voudriez-vous que la négligence de la Pa-role de Dieu mérite un moindre châtiment que celle de Son corps».Dieu veut toucher notre cœur par l’Écriture. C’est ce que fit le Seigneur ressuscité avec les disciples d’Emmaüs: alors qu’ils étaient tout troublés, il leur expliqua ce qui Le concernait dans l’Écriture et ainsi leurs yeux s’ouvrirent lors de la fraction du pain (cf. Lc 24, 13-35).Parce qu’il a élargi l’accès aux Écritures, nous sommes particulièrement redevables au ressourcement opéré par le concile Vatican II. Par le renouveau liturgique, les Pères conciliaires ont voulu «promouvoir ce goût savoureux et vivant de la Sainte Écriture»16. Grâce à un découpage bien étudié des lectures, ils nous ont fait partager la richesse de l’Écriture et de ses passages les plus importants. Lors de l’eucharistie dominicale, nous entendons environ cinq cents textes différents, soit trois fois plus que jadis. Pour que cette richesse soit diffusée, encore faut-il que les lectures soient correctement procla-mées par le lecteur. C’est là une tâche dont on ne peut sous-estimer l’importance.Il est vrai que tous les textes ne sont pas également faciles; mais cela ne devrait pas nous tenter de les éliminer purement et simplement. Il ne s’agit pas de quelque chose d’accessoire, «car ne pas connaître l’Écriture, c’est ne pas connaître le Christ»17. Pour ressourcer notre foi, nous ne devons pas moins nous familiariser avec la Parole de Dieu, mais justement nous y attacher plus encore, même si cette familiari-té ne nous oblige pas à comprendre le moindre détail. Il est d’ailleurs bien difficile de juger à la place d’autrui si tel ou tel texte est trop compliqué. Ce sont parfois les chrétiens les plus simples qui s’y mon-trent le plus sensibles. N’oublions pas que Jésus a fulminé contre ceux qui barraient aux autres l’accès à la Parole: «Malheureux êtes-vous, légistes, vous qui avez pris la clef de la connaissance: vous n’êtes pas entrés vous-mêmes, et ceux qui voulaient entrer, vous les en avez empê-chés» (Lc 11,52). Pour introduire les fidèles à un passage difficile de l’Écriture, l’homélie peut naturellement beaucoup aider. Si nous voulons comprendre cette prise de parole délicate, un exemple suggestif nous est propo-sé par Jésus dans la synagogue de Nazareth. Au cours de la liturgie de la parole, on lisait alors, dans Isaïe, le passage où le prophète évoque la bonne nouvelle annoncée aux pauvres, la liberté promise aux prisonniers et la lumière rendue aux aveugles (cf. Is 61,1). Au terme de la lecture, Jésus dit: «Aujourd’hui, cette écriture est accomplie pour vous qui l’entendez» (Lc 4,21).Cette forme d’actualisation peut se réaliser dans chaque homélie. Après avoir personnellement lu, réfl échi et prié, celui qui fait l’homélie oriente davantage encore vers le présent. Il aide les auditeurs à se laisser toucher par Dieu dans leur situation particulière. Tout comme le pain est rompu et partagé après la grande prière d’action de grâces, ainsi la Parole est-elle rompue afin que la communauté puisse la goûter et la digérer.Il ne s’agit pas de fournir des explications sophistiquées ou de savantes moralisations. Non! L’homélie est une parole qui, avec amour et sollicitude, rapproche l’Écriture des auditeurs. C’est un travail exi-geant, car il requiert du prédicateur qu’il ait d’abord profondément assimilé les lectures grâce une étude sérieuse, une lecture croyante, la réfl exion et la prière. On peut dire d’ailleurs que: «C’est un prédicateur creux de la Parole de Dieu, que celui qui ne l’écoute pas dans son cœur».Une Parole de vie Il est naturellement essentiel pour notre foi que nous nous ouvrions à la Parole grâce aux célébrations et à l’annonce, mais «la foi qui n’aurait pas d’œuvres est morte dans son isolement» (Jc 2,17). Regar-dons Cléophas et son compagnon : dès qu’ils ont rencontré le Seigneur dans sa Parole et dans le Pain, ils se lèvent pour annoncer la Bonne Nouvelle aux apôtres. Leur vie a été complètement bouleversée et cette transformation dépasse toute parole.La Parole de Dieu n’est pas seulement proclamée, réfl échie et accueillie, mais elle doit changer la vie du croyant et lui apporter espérance et joie. C’est ici que l’Église doit se montrer pratique. En tant que peuple de Dieu, elle est une communauté de chair et de sang, une communauté au sein de laquelle la Parole ne peut rester lettre morte.Nous touchons ici un des grands défis lancés aujourd’hui à notre compréhension de la Parole de Dieu. Ce qu’Il a à nous adresser, ce sont des mots d’amour et d’intimité. Il désire susciter une solidarité qui rénove et parachève la création. Mais parfois, cela ne se remarque malheureusement pas beaucoup. De plus en plus souvent, la foi est refoulée dans une sphère purement spirituelle et privée, à mille lieues de la vie réelle. C’est devenu un trait général de notre culture occidentale, un trait qui marque les chré-tiens bien plus qu’ils ne le pensent. Bien souvent la foi ne parvient à imprégner qu’un petit segment de la vie. Des sept jours de la semaine, il ne reste que trois quarts d’heure le dimanche pour ce que nous nommons «la foi». La Parole de Dieu retentit encore au cours de l’eucharistie dominicale, mais il faut une grande créativité pour la reconnaître et l’incarner dans la vie quotidienne. Depuis longtemps déjà, la vie professionnelle est devenue un monde à part, avec ses règles et ses lois propres. Il en va de même pour la vie d’étudiant, le temps libre, l’économie, l’éducation, la politique et pratiquement tous les do-maines importants de l’existence. Pourtant, si la Parole de Dieu devait être coupée de la vie, elle risque-rait de se dessécher. Elle perdrait le contact avec le monde et ses activités.Comment la Parole de Dieu peut-elle être reconnue, même dans ce contexte difficile  ? C’est justement dans l’existence de chaque jour qu’il nous faut rester reliés plus encore à ce Dieu qui nous parle. Pour parvenir à capter cette Parole dans la vie quotidienne, la prière n’est vraiment pas un luxe inutile. Cer-tains chrétiens peuvent fort heureusement s’appuyer sur la prière des heures et sur la lecture quoti-dienne de l’Écriture. Heureusement il existe des initiatives, comme ici à Orval même, qui veulent fami-liariser les jeunes avec les Écritures. Mais pour la majorité des fidèles, l’eucharistie dominicale reste pratiquement la seule occasion d’un contact avec la Bible. La Parole de Dieu y est lue, expliquée et ac-cueillie dans la prière. La fidélité à la rencontre dominicale n’est donc vraiment pas accessoire. «Sans dimanche, nous ne pouvons pas vivre», disaient les chrétiens persécutés qui, au quatrième siècle, se voyaient accusés de participer à l’eucharistie, malgré les ordres de l’empereur romain. Ces paroles sont profondément vraies: sans dimanche et sans partage de la Parole et du Pain, nous ne pouvons rester vraiment chrétiens. Évidemment, le dimanche ne peut se réduire à la seule célébration eucharistique. En effet, il s’agit de la Parole de Dieu qui veut se réaliser dans notre vie concrète. La parole de Dieu ne peut rester enfermée dans le lieu de culte. Elle doit demeurer active chez le croyant (cf. 1 Th 2,13). Elle ne tolère pas que nous l’écoutions sans la prendre à cœur (cf. Jn 12,47). Il faut «que la parole du Sei-gneur poursuive sa course» (2 Th 3,1) dans notre histoire concrète. C’est là qu’elle devient «une lumière pour mon sentier» (Ps 119,105).N’oublions pas que c’est l’amour vécu dans la première Église, qui a ouvert les yeux de nombreuses personnes, fort impressionnées par le style de vie inspiré par l’Évangile. En des temps troublés, une alternative était offerte, qui aidait les personnes en recherche à comprendre le sens de la prédication évangélique. Comment la faire accepter autrement ? Comment faire admettre que le Très-Haut «qui habite une lumière inaccessible» (1 Tm 6,16), soit aussi «amour» (cf. 1 Jn 4,8), même plus : “un amour aussi fort que la mort” (Cantique des Cantiques 8,6) comme les disciples d’Emmaüs l’ont vécu. Com-ment faire rayonner cette merveille qu’est la foi ? Comment, sinon par un mode de vie qui interpelle comme les Écritures. Ainsi nous deviendrons nous aussi vraiment :«Une lettre du Christ (…) écrite non avec de l’encre, mais avec l’Esprit du Dieu vivant, non sur des tables de pierre, mais sur des tables de chair, sur vos cœurs» (2 Co 3,3).

+ Lode Aerts

veillée samedi 11 août

J’aime les histoires, comme un enfant j’aime tant me laisser captiver par des récits… qui me conduisent sur le chemin de ma vraie liberté. Quel plaisir, oui, de se laisser « captiver » par des récits bibliques qui « libèrent » ma vie !Nous avons commencé (mercredi) par la belle histoire des rois mages, et nous avons continué par une autre histoire, qui n’en finit pas, celle des deux disciples d’Emmaüs… Ces histoires inaugurent en nous un chemin… qui ne fait que commencer !


Les mages ! Ce récit de mon enfance me touche depuis toujours. Les mages font rêver de pays lointains, exotiques, fabuleux, il y a les chameaux, il y a cette étoile qui apparaît, disparaît, puis revient, il y a leur arrivée mystérieuse à Behtléem et puis leur disparition dans l’inconnu par on ne sait quel chemin… Mais surtout au centre du récit il y a ce geste – un geste qui justifie leur vie : tombant aux pieds de l’enfant, ils se prosternèrent devant lui, ils ouvrirent leurs coffrets, et lui offrirent leurs présents. Un triple geste : ils se prosternent, ils ouvrent, ils offrent.Comme tout être humain je me reconnais dans cette histoire : moi aussi je suis moi aussi en marche, sur un chemin plus ou moins obscur, plus ou moins clair ; une étoile me guide, du moins par moments ; et je cherche, j’interroge des textes et des gens qui pourraient m’éclairer… Un désir me travaille, je suis habité par une recherche de sens, et je marche, je chemine, plus ou moins fidèle à l’étoile, à la lumière déjà reçue… Et puis, un jour, un beau jour, je me ‘trouve’ devant l’enfant. Là, soudain éclate l’intime certitude que c’est lui qui depuis toujours m’attendait, éclairait mon chemin, que c’est lui que je cherchais obscurément sans le connaître… C’est une révélation, un éblouissement : un voile se déchire, le ciel s’est ouvert, le réel prend sens, tout s’éclaire.Alors, je tombe à genoux devant l’enfant, je me prosterne, c’est plus fort que moi, et dans le même élan, je lui ouvre mes coffrets, je lui ouvre mon cœur, ma vie, et je la lui offre, je la lui donne. Ma vie tout entière, je l’offre au Seigneur. Je l’offre à celui que je reconnais comme la source de mon être. Devant l’enfant, je me fais petit, je me fais enfant, tout entier donné et disponible. C’est un élan irraisonné, un geste de don qui s’impose à moi, une adhésion, une adoration de tout mon être. Mon chemin, notre chemin ressemble à celui des mages. Ils cheminent longuement dans la nuit, dans un non-savoir. Et puis, tout à coup, une découverte, inattendue, surprenante, touche le cœur de leur être et les jette aux pieds de l’enfant ; ils le reconnaissent ainsi comme leur Maître, leur Seigneur : ils lui donnent tout, habités qu’ils sont par l’obscure et intime certitude d’adhérer ainsi à la vraie vie. Ils s’ouvrent et ils s’offrent, et ainsi accomplissent leur vocation la plus profonde, ils ont trouvé le sens ultime de leur vie, ils se sont trouvés eux-mêmes.

Les mages sont de nouveaux Abraham : par la foi ils quittent leur pays sans savoir où ils vont, marchant en pèlerins, polarisés par le pays qui leur a été promis. 
Les mages sont de nouveaux Moïse : comme lui ils ne peuvent voir Dieu que « de dos », que « voilé » et caché dans un enfant, ils tombent à genoux devant le Dieu tendre et miséricordieux, qu’ils devinent en cet enfant.
Les mages sont de nouveaux Elie : ils apprennent à discerner Dieu non pas dans l’orage ou la tempête, ils se prosternent non pas devant un Dieu imposant et tonitruant, mais ils le reconnaissent et l’adorent dans le bruit discret d’un silence ténu… ou le gazouillis d’un nouveau-né.

À la suite des mages, à la suite de tout le peuple des héros bibliques, moi aussi je marche et je cherche… Dans ma jeunesse, comme les mages, je me suis mis en route, en quête, une étoile m’attirait, je voulais « donner ma vie à Dieu ». Je pressentais que c’était dans l’acte de m’ouvrir et de m’offrir, comme les mages, que je vivrais ma vocation, que ce réaliserais ce pour quoi j’étais venu au monde. Un Dieu mystérieux, voilé, mais que j’ai perçu pourtant discrètement présent dans la beauté du monastère d’Orval et d’une communauté fraternelle… : c’est à lui je veux m’ouvrir et m’offrir.

C’est toujours la même histoire : comme Gaspard, Melchior ou Balthasar, ou encore comme Cléophas, nous sommes chacun appelé à accomplir le même geste d’adhésion. Et en le faisant, nous percevrons que ce geste unifie notre vie, l’apaise, que par avance il l’assume et la résume.L’Esprit saint nous pousse chacun à faire une pleine offrande de nous-mêmes, à faire un acte de la plus haute liberté en « donnant notre vie à Dieu », répondant ainsi à l’amour premier, à l’offrande première de Jésus pour nous, pour moi ! A Bethléem, la « maison du pain », un Enfant tout petit, fragile, s’offre en nourriture dans une mangeoire, il se donne comme un pain de vie pour les mages – et pour nous tous – et nous envoie comme eux sur un nouveau chemin…À Emmaüs, à la table de l’auberge, Jésus se révèle fragile comme du pain, il rayonne dans le geste du pain rompu, se donne comme notre nourriture, notre viatique, sur le chemin de la vie pleinement vivante !Nous sommes les mages, nous sommes les pèlerins d’Emmaüs, nous marchons, nous cheminons, et avec nous mystérieusement chemine incognito l’Enfant de Dieu… Bon chemin ! Bon voyage !

Frère Bernard-Joseph

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