Orval Jeunes en Prière OJP

conférence vendredi 10 août 2018


« Comme un enfant tout contre sa mère »

Un homme se confia à moi à propos des difficultés dans son mariage. Peu après notre entretien, il m’envoie un mail. Sujet du mail : « fini ». « Ce soir, elle m’a annoncé qu’elle partait », m’écrit-il. « Nous allons divorcer. Je me sens totalement consterné. Et quoi, maintenant ? Je suis complètement perdu, je perds les pédales. J’espère tellement que Dieu a un plan, car je ne le vois pas, vraiment pas. C’est aujourd’hui le jour le plus long de l’année, avec un soleil radieux, et je ne vois que froide misère, ténèbre solitaire. Où est cette lumière, cette lumière chaleureuse dont j’ai tant besoin ? 
Pouvez-vous vous représenter quelle fut mon émotion ? J’étais là, derrière mon pc. Son âme entre mes mains. Je manquais de mots (que dire à un tel moment ?), alors j’ai pris le Psautier et je lui ai écrit : « … » (Ps 22). Donc, toi aussi : crie, ai-je ajouté. Tu as entièrement raison. La ténèbre dans laquelle tu te sens, ne peut en aucun cas être le « plan de Dieu ». Ça ne l’est pas, ça je le sais avec certitude. Son amour n’est là que pour faire alliance, libérer et guérir. Et tout ce que je peux te répondre, c’est ce que j’ai moi-même déjà pu expérimenté si souvent au plus profond de moi : « … » (Ps 23). « … » (Ps 30). Non, Dieu ne nous épargne pas la souffrance, ni la ténèbre, qui font inévitablement partie de la vie. Il nous la fait traverser. Il tient notre main solidement. Ta main. Et Il nous apprend que la ténèbre n’aura jamais le dernier mot. Donc, oui : crie, jure. Mais tu dois savoir qu’il ne te laisse pas tomber. Tu n’es pas seul. Tu m’as parlé de tes enfants, de ta maman, et tu m’as envoyé un mail. Non, tu n’es pas seul. Cette lumière chaleureuse, se laisse sentir très doucement dans de très petites étincelles, qui veulent t’épauler et te tirer hors de la ténèbre. Sois toujours le bienvenu. »
Click. Mail envoyé. Et quelques minutes plus tard, un mail en réponse,  dans lequel il me fait part de ce qui vient de lui arriver. Il a été touché, m’écrit-il, d’une manière telle que les mots ne peuvent le décrire. Il est tombé en larme et, au milieu de ses larmes un profond et chaud rayonnement s’est répandu à travers son corps. Les mots séculaires des psaumes furent ce jour-là les mots de cet homme, ses mots à lui. Ils étaient « parlants » et plus encore : ils survenaient/se réalisaient de nouveau. La lumière de l’amour de Dieu surgit de la ténèbre.
Oui, les psaumes donnent des mots à ce quelque chose qui vit au plus profond de nous, et à ce qui nous arrive et qui peuvent nous déplacer et complètement accabler. Ils mettent en lumière/révèlent une profonde vérité. Il nous laisse entendre tout comme une mélodie qui résonne profondément en nous, et qui fait vibrer les cordes de notre âme. Et si je peux partager avec vous aujourd’hui au sujet des psaumes, et en particulier des 15 psaumes nommés “psaumes des montées” (ces ont les Psaumes 120-134), alors j’espère que je peux surtout faire ceci : vous fournir quelques pensées, qui vous mettront sur le chemin/qui vous lanceront plus loin sur la route, avec cette mélodie. Quelques mots-clé, qui ouvrent une porte sur l’intérieur/intériorité, vers la source de toute vie (Ps 36, 10), qui déplace et met en mouvement.
Les mots-clé que je voudrais transmettre, 5 au total, je voudrais les éclairer à partir d’un psaume central, le Psaume 131 : “…” (Ps 131, 1-3)
À partir de ce psaume, je fais le pont vers des versets issus des autres psaumes des montées et vers quelques autres, images complémentaires. Et je vous invite à retourner ulétieurement, à “vous mettre aux psaumes” dans une démarche personnelle, et à vous laisser toucher et interroger par eux.
1.S’embrasser
La première image, la première pensée, je l’ai choisie également comme titre de ma conférence : « comme un enfant dans les bras de sa mère ». C’est l’image du bras, des bras, de l’enlacement/étreinte, de porter et d’être porté. Sincèrement, je ne pouvais pas faire autrement que de choisir ce verset, cette image. Cela exprime à mon sens, le noyau de ma propre expérience de Dieu/de mon expérience personnelle de Dieu. « Dieu est l’étreinte de mon intériorité », dit le Père de l’Église Augustin (IV/Vème siècle PCN). Pour moi, c’est très parlant. Quand j’étais enfant, au milieu d’une jeunesse agitée, je suis arrivée à Dieu à travers l’expérience de bras plein d’amour qui m’enlaçaient. Je n’étais pas seule. Point. C’était aussi simple. C’est ainsi. Et entre-temps, si bouleversant, irrésistible et donateur de vie. Je me savais entourée, portée par un amour enlaçant. Une expérience que je retrouve dans le Psaume 125 : (…)
Les bras de Dieu – je me dirige vers eux, d’aussi loin que je peux me souvenir. Ainsi je remets toute ma vie, chaque soir, consciente de dormir dans ses bras et innombrables sont les soir où, enfant et ado, je l’ai fait toute en pleurs. (…)(Ps 129, 2). Et quand mon mari et moi nous donnons l’un l’autre et à nos enfants une petite croix (et un « Dieu te bénisse et te garde »), nous le faisons avec ce petit et simple signe, conscients de ce que les Frères chantent aux complies : « entre tes mains, Seigneur de paix, … ». Les « bras » sont ici devenus des mains : nous nous confions entre ses mains et expérimentons une sécurité qui, comme le dit le Psaume 131, apporte la paix – la paix, terme éminemment biblique.
Et ces bras et mains, porteurs d’amour, que nous sentons clairement également à travers l’attachement réciproque/l’un pour l’autre. Nous ne sommes effectivement pas seuls. Je me remets dans son amour le soir pour dormir, et le lendemain je retrouve cet amour, dans le cadeau de « bras et mains » concrets sur ma route. Amour de Dieu qui devient tangible/perceptible, comme dans le cadeau de l’amitié, cadeau de Dieu hors-catégorie, à propos duquel Augustin écrit fort justement : « Dieu est celui qui nous donne les uns aux autres, qui nous lie les uns aux autres ».
Oui, l’image des bras et des mains, le témoignage d’un événement très concret : rencontrer Dieu est devenu possible/sensible(on peut le toucher du doigt)/la rencontre avec Dieu est devenue accessible. Tant de récits de Jésus qui nous le racontent, justement. Des gestes/signes d’amour comme un manteau posé sur nous. Une main calmement posée sur notre épaule, une main tendue, une main qui nous agrippe, dirige, indique le chemin et nous emmène vers une vie vraie et pleine.
2. Enfant
Une deuxième image que je veux fournir, est celle de l’enfant. Un enfant qui aspire à rentrer à la maison. Oui, si tu me demandais de donner un autre mot pour Dieu, je te dirais : à la maison. Expérimenter Dieu, c’est pour moi rentrer à la maison. Chez Dieu (notre Père, ou comme ici dans le Psaume 131, notre Mère). Chez soi. Les uns chez les autres.
Pour la rencontre de Dieu, j’utilise moi-même volontiers l’image de la crèche du récit de Noël : c’est un lieu en rase campagne, partout et toujours accessible, ouvert à tous, pour les plus petits (les plus modestes) en tout premier lieu : un enfant, des animaux, des bergers. C’est l’auberge de Dieu, où Il accueille/recueille autour de son foyer, le feu de son amour. Et tout lieu peut devenir l’auberge de Dieu : un local de cours, la voiture, la cuisine, le bar du club de sport, la plage, la forêt, … même l’espace virtuel des mails ou du chat. L’auberge de Dieu s’ouvre, a lieu quand nous entrons dans le profond de la vie, quand nous sommes dans notre vérité et que nous sentons que nous sommes bien-aimés comme nous sommes, que nous sommes enlacés, tels quels, dans notre petitesse et notre imperfection/brisure. L’auberge de Dieu s’ouvre quand nous écoutons et regardons avec les oreilles et les yeux de notre cœur et parlons d’âme à âme. Nous y éprouvons la paix de Dieu. « … » (Psaume 120, 5-6).
Ce désir de rentrer à la maison, nous met en route, fait de nous des pèlerins en chemin, qui ont la satisfaction d’entendre « Nous allons à la maison du Seigneur » (Ps 122, 1). Les psaumes des montées décrivent et signifient littéralement ceci : il s’agit d’un être en route pour Jérusalem, la ville où siège le Temple, la maison du Seigneur, où Israël se rassemble pour honorer Dieu et célébrer/le fêter. « … » (Psaume 134, 2). Nous sommes tous également littéralement venus jusqu’ici, dans cette maison, pour « pénétrer dans sa demeure » et nous « prosterner à ses pieds » (Ps 132, 7).
Mais Jérusalem et le Temps racontent de façon figurée une autre manière d’être en chemin, intérieur : un être en chemin – et un retour à la maison – au niveau spirituel. Le mot « âme » est même l’un des mots qui revient le plus souvent dans les psaumes des montées (13 fois). Les Psaumes nous présentent en substance la même question de Paul, des siècles plus tard : « … » (1 Cor 3, 16) « … » (1 Cor 6, 19). Ne savons-nous pas que le foyer brûle au profond de nous ? Rentrer à la maison, auprès de Dieu, et rentrer chez soi, ces deux aspects vont de pair. Nous aspirons à rentrer à la maison de l’amour de Dieu, et Dieu aspire à pouvoir rentrer dans notre maison, d’être la source de laquelle nous vivons. « … » (Ps 132, 3-5). Le mot âme nous dit quelque chose d’un très personnel et très intime attachement, comme nous le retrouvons chez Jésus dans sa relation à Dieu, qu’il nomme Abba/Père ; et comme nous le dépistons, nous y donnons forme et l’approfondissons dans notre prière. Également quand nous prions, nous entrons dans sa demeure et nous prosternons à ses pieds.
Et ce qui est encore plus grand, nous nous prosternons à ses pieds quand nous nous « foulons » les uns les autres comme une terre sacrée. Notre attachement personnel, intime à Dieu, ouvre l’intérieur vers l’extérieur et nous (re)lie les uns aux autres. Dieu est NOTRE Père. Sa paternité fait de nous des frères et des sœurs. « … » (Ps 133, 1). Jérusalem, c’est aussi la ville où nous rentrons dans la maison les uns des autres. La ville que la vision appelle « du Royaume de Dieu » où en frères et sœurs, nous « louons de nom du Seigneur » (Ps 122, 4), réalisons/faisons advenir. Son nom signifie : être proches les uns des autres.
3. Humble/petit
Pas arrogant, pas grand, dit le Psaume 131. Humble et petit, donc. Ce sont les mots clé que je veux vous fournir. Prier en général, mais certainement la prière des psaumes, suppose et permet une humble cœur « brisé ». Les Psaumes sont la prière du pauvre. Ils leur donnent force et richesse quand nous les lisons/prions en sachant/en étant conscient que nous sommes tous de petites gens. Quand, dans notre petitesse, notre vulnérabilité et brisure/imperfection, nous osons nous tenir debout et (comme l’homme du mail) « crier son appel dans le besoin » (Psaume 120, 1).« … » (Psaumes 130, 1-2)
Oui, nous sommes sur la piste de la ligne mélodique de la vie quand – tout comme un enfant – nous nous tenons debout devant Dieu avec les mains ouvertes et vides, et que nous reconnaissons au plus profond/intimement que nous vivons « sur le pouce »/de ce que nous recevons. Ce qui donne la vie, la vie vraie/véritable, cela nous ne pouvons le faire par nous-même/il est impossible de se le donner à soi-même. Ces bras qui nous entourent, Ces mains, le feu du foyer, cet amour donateur de vie (…) Tout cela, nous ne pouvons le produire par nous-même, comme travail de nos propres mains, comme résultat, prestation ou mérite. Comment le pourrions-nous ? Non, l’amour, nous le recevons. C’est de l’ordre de la grâce, un mot séculaire qui signifie littéralement « cadeau ».« … » (Ps 127, 2)
Il donne son pain à son bien-aimé, dit le Psaume. C’est le pain quotidien indispensable à la vie. Non le pain pour que l’organisme survive. Mais le pain qui fait véritablement vivre, « cette lumière chaleureuse dont j’ai tant besoin », comme le formulait l’homme de ma petite histoire.
Oui, nous recevons l’amour. Un cadeau renversant. Et cela nous est donné pour que nous le partagions, et que nous le transmettions à notre tour, pour laisser son amour porter du fruit dans notre vie. C’est la merveille/le miracle de la semence/graine qui tombe en terre, germe, grandit, s’épanouit et fructifie, jusqu’à être bénédiction les uns pour les autres.« … » (Ps 126, 6)
4. silencieux/calme
Il y a 150 psaumes et ceux-ci offrent un trésor de mots et d’images avec lesquels prier. Mais en même temps, la vraie langue des psaumes est celle du « silence ». Les psaumes sont des chants, des poèmes, et fournit au travers des mots un espace ou une expérience, une rencontre, peut trouver place et qui n’est finalement pas résumable par des mots. Les mots, soigneusement choisis et placés (car c’est ce que fait la poésie), nous prennent par la main. Les psaumes nous emmènent au fil des mots vers un « parler sans mots », ou mieux encore : un parler avec presque tous les mots. Comme le Psaume 119 (le psaume juste avant les psaumes des montées) l’exprime si bien : « Déchiffrer ta parole illumine et les simples comprennent » (Ps 118, 130). Le choix et l’emplacement soigneux des mots garantit que, dans le poème, une fin est perceptible. Chaque verset illumine le poème tout entier comme un tout, et le poème est contenu dans chaque verset pris isolément. C’est pourquoi nous pouvons également dans la liturgie, dans une célébration, ou dans notre prière personnelle, très facilement choisir un verset ou une partie d’un verset, et le laisser résonner comme un refrain. C’est ainsi que fonctionnent en général les petits chants de Taizé : un verset psalmique que suscite la ligne mélodique de l’amour de Dieu. Je vous donne par le moyen d’un exemple quelques verset des psaumes des montées :« … »
Si tu entres dans l’espace qu’ouvrent les psaumes, alors tu peux être soudainement pris par un mot, tu peux être rejoint au plus profond par une simple image. « Une âme créée mystique », selon les mots de Benoît Standaert de l’abbaye de Zevenkerk (Brugges), une âme donc qui – comme l’âme d’un enfant – est ouverte à l’émerveillement, au mystère de la vie, « qui trouve le Nom de Dieu (même) dans une virgule » (A l’école des Psaumes. Prier avec les mots et presque tous les mots, p. 80). Les psaumes nous apprennent à aimer les mots simples et ils nous font découvrir comment toute la vie y figure/y est résumée/synthétisée. Ils manifestent la logique inversée de Dieu : le secret de la vie se laisse trouver et se révèle dans le plus simple. Dieu vient à nous dans les petites merveilles de tous les jours : dans le silence, dans la nature, dans tous ceux qui nous entourent, dans une oreille à l’écoute, dans un regard intense et indulgent, un mot d’encouragement, une accolade chaleureuse, une vie commune agréable, un fou-rire contagieux, … Son amour transforme l’ordinaire en extraordinaire. Ici, nous pouvons découvrir ce secret.
5. Dans les siècles
Enfin, j’ai choisi également l’expression « dans les siècles » comme mot-clé. Cette expression « dans les siècles » est si souvent mise sur nos lèvres dans la liturgie, les célébrations : « dans les siècles » ou « pour les siècles des siècles » ou encore « la vie éternelle ». Et nous ne le faisons pas par hasard. Ce n’est pas n’importe quelle formule, ce n’est pas simplement pour accompagner la conclusion d’une prière/conclure une prière. « Siècle », c’est un mot pour exprimer le rapport de Dieu au temps. Il le rompt, le perce. Il le dépasse et le transcende. Dit très simplement : Il fait de chaque moment, son moment. « Il y a toujours du temps pour la miséricorde. » C’est ce qui était donné à lire – dès le premier jour ! – sur la page facebook de quelques jeunes flamands qui sont partis, avec les servants de messe, en pèlerinage à Assise et Rome. En plein dans le mille. Chaque instant est un instant où Dieu est agissant, et la lumière de son amour peut transparaître/rayonner. « Mon Père… » (Jn 5, 17). Ce n’est pas autrement que Dieu tient la promesse de son Nom : Je suis là, et je délivre des ténèbres, même de la mort. « Dieu qui est, qui était et qui vient », nous entendons cela également très souvent dans la prière, comme un refrain. Les Psaumes chantent/célèbrent la même promesse, le Nom de Dieu : « … » (Ps 124, 8). Ils parlent de notre profonde aspiration à sa présence, sa proximité ; ils parlent de notre espoir que nous mettons en Lui, de notre confiance qu’Il va tenir sa promesse envers nous, et de l’expérience qu’Il la réalise effectivement.
Siècle, dans les siècles des siècles, c’est également une expression qui nous fait entrer dans une histoire et une tradition très concrètes : celle d’un peuple de Dieu en chemin. Nous marchons dans les pas d’un si grand nombre. Dans les psaumes des montées, il est question par exemple de Jacob, d’Aaron, de David, à qui on attribue d’ailleurs beaucoup de psaumes.
Et nous entrons également avec le petit mot « siècle » dans le courant de la prière continuelle qui nous entoure. Paul parle de l’Esprit qui prie en nous, « … » (Rm 8, 26). Nous entendons la mélodie de Dieu, son soupir, son souffle, sa respiration, dans la création, dans le silence, dans une cohabitation en profonde alliance. Nous ne devons pas « savoir » prier, ou faire/fabriquer la prière par nous-même. Nous pouvons nous associer/adhérer à la prière qui « vit » partout. Vivre en alliance fait de notre vie entière une prière.
En conclusion, les mots « pour les siècles » évoquaient pour moi également la plénitude de Dieu. Dieu enlace aussi dans le sens que son amour fait alliance, qu’Il nous fait expérimenter un « ensemble », un « en même temps ». Il est un maître du paradoxe : Il fait parler le silence ; Il nous met en route pour nous faire rentrer à la maison ; Lui obéir nous rend libres ; au moyen de notre ‘pauvreté’ nous découvrons la richesse de la vie ; dans le vulnérable Il montre sa force ; le petit Il le rend grand ; et l’ordinaire, extraordinaire. Et Il tient sa promesse, sans cesse inespérée, alors qu’Il finit toujours par la tenir. Dieu enlace ces extrémités, ces tensions. Et Il fait de même avec le temps. Il est « le Dieu qui est, qui était et qui vient ». Il enlace le passé, le présent et le futur.
Nous essayons de rationnaliser chronologiquement le temps, de le diviser et le capter (car le diviser, c’est le conquérir, pensons-nous). Mais ce contrôle est une illusion. Dans ce qui nous fait vraiment vivre, il ne s’agit justement pas de ‘faits’ mesurables, mais ‘d’expériences’, qui peuvent atteindre si profondément que nous les portons toute notre vie. Oui, l’âme suit la logique, le temps de l’amour : du partage/compagnonnage. Nous sommes entre-temps en chemin avec le bagage de toutes nos expériences, elles font de nous tout ce que nous sommes et sont d’une manière particulière liées les unes aux autres, tissées les unes dans les autres. Ainsi, une petite chose moche sur notre chemin peut contacter subitement une expérience d’il y a très longtemps. Le temps de Dieu, le temps de son amour, est de l’ordre du « maintenant séculaire », dit Benoît Standaert. Dans l’auberge de Dieu, il n’y a pas de cloche. Le temps y est silencieux, ou mieux : nous y expérimentions la plénitude du temps.
Je reviens encore un petit peu à la petite histoire du début, que j’ai utilisée pour commencer à expliciter ce que je voulais dire. Quand l’homme m’a partagé au sujet de ses difficultés conjugales, il m’a également raconté que son père est mort quand il était encore enfant ; un événement qui date de plusieurs années. Cela devint évident que ce n’était pas un événement qui date de plusieurs années passées sinon il l’aurait laissé derrière lui d’une manière ou d’une autre, ou il pouvait en faire fi purement et simplement (ce qui transparaît dans un mot comme ‘encaisser’). Mais un événement avec lequel il cheminait encore et toujours, jour après jour. Cela le questionnait sur sa propre paternité, sur la manière d’être époux, et il y était également de toute façon confronté chaque fois qu’il rencontrait d’autres pères ou entendait le mot père/Père. Ce n’est pas un ‘fait’ auquel je pourrais apporter une solution. Et heureusement qu’il en est ainsi. Si Dieu nous enlace, il le fait de toute la personne que nous sommes. Plus encore : son amour nous rend complet, il nous donne la plénitude/l’intégr(al)ité. En enlaçant également nos ténèbres, celles-ci sont exposées à sa lumière, (en quelque sorte contaminées par sa lumière), et sont guéries/cicatrisées/recousues [il y a un jeu de mot entre la plénitude qu’on vient d’évoquer (heel) et le verbe que je traduis par « recousu/guéri/cicatrisé » ; il y a ainsi à la fois l’allusion à la plénitude de l’homme que Dieu donne par son action médicinale, et allusion à la brisure (incorrectement traduisible par imperfection mais qui fait référence au cœur brisé et broyé du psaume) qui est ce lieu/occasion où Dieu apporte justement la plénitude/intégr(al)ité]. Il apparaît donc qu’il faut oser être des enfants et nous LAISSER enlacer, nous laisser laver les pieds, comme le dit Jésus. Ce que fait l’amour, ce n’est pas ‘résoudre’, mais connaître/accepter en profondeur et délivrer. Et cela précisément, apporte cette joie et cette paix exceptionnels/uniques auxquels chaque prière se veut de déboucher : la paix de Dieu. C’est pourquoi, comme mot de la fin, je fais ce souhait : « la paix soit avec vous » (Ps 122, 9).

Isabelle Desmidt

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