Conférences OJP 2026
Introductions bibliques
« … et là, il priait » (Mc 1, 35)
Si je faisais une enquête pour savoir comment chacun voit Jésus, je risquerais d’avoir une petite liste qui donnerait comme réponse quelque chose comme : un homme de bien, un guérisseur, un prédicateur qui annonce la Bonne Nouvelle, un défenseur des pauvres… Le score serait beaucoup moins grand pour dire : Jésus prie. Et pourtant, Jésus est un priant, de façon très personnelle. Bien sûr, Jésus raconte des paraboles pour dire qu’il faut toujours prier, qu’il faut prier avec insistance et ne jamais perdre courage. Mais j’aimerais me risquer plus loin : comment Jésus priait-il lui-même ? La prière de Jésus est entourée de discrétion. Et pourtant…
Environnement culturel et spirituel
Le contexte dans lequel Jésus a vécu nous apprend certaines choses importantes, parce que Jésus a certainement intégré ces éléments de façon personnelle dans sa propre façon de faire.
Par exemple : Jésus allait au Temple. Il en connaissait la liturgie. Il y ira avec ses disciples, qui continueront à fréquenter le Temple après sa résurrection. Et il y a aussi les pèlerinages à Jérusalem : la famille de Jésus s'y rendait peut-être chaque année pour la Pâque (Luc 2, 41). On y chantait ce qu’on appelait « les Psaumes des montées » (les psaumes 120 à 134 / 119 à 133).
Jésus allait toutes les semaines à la synagogue. La synagogue était le cœur de la vie religieuse, sociale et éducative d'un village comme Nazareth. On y lisait et commentait la Torah (la Bible) chaque sabbat. C'est là que Jésus a baigné dans les Écritures.
Mais Jésus n’a jamais été élève dans une école rabbinique. Il n'a jamais été le disciple d'un grand maître de Jérusalem (comme Paul l'a été de Gamaliel). L'Évangile de Jean s'en fait explicitement l'écho lorsque les autorités de Jérusalem s'étonnent : « Comment connaît-il les Écritures, lui qui n'a pas étudié ? » (Jean 7, 15). Le mot « étudié » fait ici référence aux études rabbiniques supérieures.
Il y a aussi l’influence de sa famille. L'éducation juive de l'époque reposait presque entièrement sur l'oralité et la mémorisation par cœur de pans entiers de la Torah et des Psaumes.
Pendant l’enfance et l’adolescence de Jésus, l'apprentissage de la lecture et des Écritures se faisait avant tout au sein de la cellule familiale. C’était le rôle du père (Joseph) d'enseigner la Torah à son fils, sans doute en lien avec les scribes ou les anciens du village lors des assemblées.
Nous ne pouvons certainement pas sous-estimer la piété familiale : les prières quotidiennes (le Shema Israël), les bénédictions au moment des repas, et les objets religieux de la maison.
Quand Jésus dit : « Celui qui me suit ne marchera pas dans les ténèbres, mais il aura la lumière de la vie » (Jn 8, 12), le suivre signifiait à son époque, de façon évidente : participer à cette culture religieuse, pieuse et biblique, partagée par tous les juifs convaincus. C’est l’environnement mental et spirituel de tous ses disciples. J’évoque cela parce que c’est évidemment très différent pour nous.
Au centre : la volonté du Père
Il reste que, même dans cette culture littéralement saturée par les Écritures, Jésus frappait par le fait qu’il priait souvent et par sa façon de prier. C’est la contagion de son exemple. Alors Jésus leur offre le Notre Père. Pour lui, cette prière contient la quintessence de toute prière, donc aussi de sa prière à lui.
La première chose qui frappe – ou qui devrait le faire, mais nous sommes trop habitués à la formule – est que Jésus appelle Dieu « Père ». C’est quelque chose d’inouï, voire d’impensable. La familiarité avec laquelle Jésus le fait est unique dans l’histoire des religions. Dieu, qui sur le Sinaï s’est révélé à Moïse comme le Dieu unique, Celui qu’on ne peut nommer sinon comme « Celui qui est » (« Je suis qui je suis » ou « qui sera ») et dont on ne peut pas faire de représentations, est appelé par Jésus « Abba », papa. Jésus nous dit de faire la même chose et Il nous donnera son Esprit pour cela. Il nous permet de le faire, parce que par nous-mêmes nous ne saurions le faire. C’est pourquoi une des introductions au Notre Père dans l’eucharistie dit : « Comme nous l’avons appris du Sauveur et selon son commandement, nous osons dire… ». Avec Dieu, nous pouvons, comme Jésus, entretenir une relation de confiance filiale. Il fallait que Dieu lui-même nous le dise ! Un homme qui le dit à la légère ne sait pas ce qu’est – qui est – Dieu.
En même temps – et vu le thème de ma conférence, il est bon de le rappeler –, Jésus est conscient qu’il a une autre relation avec son Père que la nôtre. Il Lui est plus proche. Lui-même fait toujours la distinction. Il ne dit jamais « notre Père » pour lui et nous ensemble. Il dit alors : « mon Père et votre Père ». Ou il dit simplement « votre Père » ; pourtant il s’agit aussi de son Père, mais il n’utilise pas un « nous » inclusif pour lui et pour nous en même temps. Cela a joué un rôle majeur dans la conscience théologique : Lui est le Fils à un autre titre que nous. Il l’est par nature ; nous le sommes par adoption.
Le Notre Père nous dit donc certainement comment Jésus prie dans la solitude. Dans cette prière se révèle aussi ce qu’Il est et ce que Lui a réalisé parfaitement dans sa vie d’homme.[1]
Il est intéressant aussi de se rendre compte que, dans l’évangile de Matthieu, le Notre Père se trouve au centre du Discours sur la Montagne (Mt 5-7). Et le centre du centre (donc du Notre Père) est la phrase : « Que ta volonté soit faite ». C’est une des clés pour comprendre l’évangile de Matthieu (qui est le plus juif des évangélistes). Tandis que dans tout le Premier Testament la volonté de Dieu s’incarne dans la Loi (la Torah)[2], Jésus, au lieu de parler de la Loi, parlera de la volonté du Père : « Ma nourriture est de faire la volonté de celui qui m'a envoyé » (Jn 4, 34).
Dans le jardin de Gethsémani, quand il lutte avec l’angoisse de la mort, Jésus dit : « Non pas comme je veux, mais comme tu veux » (Mt 26, 39 // Mc et Lc). Toute la vie de Jésus est une longue et constante adhésion à ce dessein d'amour du Père, jusqu'au don total. « Que ta volonté soit faite » n’est plus vécu seulement comme l'obéissance – souvent purement extérieure – à une Loi, mais comme l'abandon du Fils entre les mains de son Père.
Son corps prie, lui aussi
Comment Jésus se tenait-il devant son Père ? Quelle était son attitude corporelle ? Cela semble peut-être une question très secondaire. S’il le faisait en public, il le faisait probablement aussi quand il était seul. Je m’y attarde un peu, parce que nous vivons dans une culture qui, non seulement ne vit plus dans l’environnement biblique comme au temps de Jésus, mais n’a plus guère le sens de la corporéité dans la prière. Nous nous comportons comme si nous étions de purs esprits. Nous sommes une Église assise… et je ne dis pas comment nous nous tenons souvent pendant la liturgie ! Cela n’a vraiment rien d’esthétique. Comment nous tenons-nous devant Dieu ?
Dans l’Antiquité, la position debout (souvent avec les bras levés) était la norme pour la prière publique et liturgique. On ne prie pas assis ou couché (sauf quand on est malade ; il y a des exemples dans la Bible). Bien que ce soit l’attitude biblique par excellence, la posture debout n’est jamais mentionnée explicitement, sans doute parce qu’elle allait tellement de soi. Nous voyons les mains levées ou étendues encore sur les fresques des catacombes ; pensons à l’icône de la Vierge orante.
Un autre geste (qui va de pair avec la posture debout) consiste à lever les yeux. Nous savons que ce ciel ne se trouve pas au-dessus des nuages. Je lisais dernièrement un article dans lequel Youri Gagarine, le premier homme ayant effectué un vol dans l'espace (en 1961), aurait dit : « Je n’ai vu aucun Dieu là-haut ». C’est une citation souvent répétée. Remarquons que Gagarine ne l’a jamais dit. C’est une phrase antireligieuse lancée par Khrouchtchev, secrétaire du Parti communiste, qui déclarait, pour s’en moquer : « Pourquoi vous accrochez-vous à Dieu ? Gagarine a volé dans l'espace et il n'y a vu aucun Dieu ».[3]
Pourquoi lever les yeux ? Le sens du « en haut » est symbolique, mais pour qu’un symbole nous parle, et plus encore nous transforme, il a besoin d’un substrat physique, matériel, voire corporel. Lever les yeux vers Dieu implique et favorise une attitude intérieure.
C’est d’abord un geste liturgique. Les trois synoptiques (Matthieu, Marc et Luc) notent que, prenant les cinq pains et les deux poissons, Jésus « lève les yeux » pendant qu’il dit la bénédiction (Mt 14, 19 ; Mc 6, 41 et Lc 9, 16). On le retrouve aussi chez saint Jean, lorsque Jésus prononce sa longue prière sacerdotale après le lavement des pieds de ses disciples : « Il leva les yeux au ciel et dit : "Père, l’heure est venue..." » (Jn 17, 1). Jésus l’a fait aussi dans l’épisode de la résurrection de Lazare.
Il y a enfin la prière à genoux. La position à genoux est réservée à la supplication. Jésus le fait à Gethsémani (Lc 22, 41). C’est l’unique fois où les évangélistes la mentionnent, et c’est un moment dramatique. Marc dira que Jésus « tombe à terre » (Mc 14, 35) et Matthieu qu’il se jeta sur sa face (Mt 26, 39).
Jésus se retire
Une chose bien attestée est que Jésus avait l’habitude de se retirer. Dans les Évangiles, nous ne lisons nulle part que Jésus prie avec ses disciples. Nous l’aurions peut-être souhaité, pour y trouver un exemple à imiter. Probablement l’a-t-il fait, mais cela n'avait rien de spécial. En revanche, sa façon de se retirer pour prier intriguait les disciples. L’évangéliste Luc insiste sur cet aspect de la vie de Jésus. Quand sa renommée grandit et que les foules viennent de plus en plus pour l’écouter, Jésus « se retirait dans les endroits déserts, et il priait » (Lc 5, 16). Avant de choisir ses apôtres : « Jésus s’en alla dans la montagne pour prier, et il passa toute la nuit à prier Dieu » (Lc 6, 12). Avant de poser la question à Pierre qui permettra au disciple de prononcer sa profession de foi : « Jésus était en prière à l’écart (kata monas) » (Lc 9, 18). Et bien sûr, au mont des Oliviers : « Il s’écarta à la distance d’un jet de pierre environ. S’étant mis à genoux, il priait » (Lc 22, 41 // Mt 26, 36-39).
Chez Marc, après la multiplication des pains et après avoir renvoyé les foules : « Quand il les eut congédiés, il s’en alla sur la montagne pour prier » (Mc 6, 46 // Mt 14, 23).
Le texte que je veux commenter plus largement se trouve dans l’évangile de Marc : Mc 1, 29-39. Pourtant, à première vue, on n’y dit presque rien sur la prière de Jésus ! Et malgré tout, nous y apprenons des choses essentielles et utiles. À un certain moment, il y a dans ce texte comme un vide, mais un vide parlant ! Jésus se retire. Il fait le vide autour de lui parce qu’il veut être seul. Voici le texte :
²⁹ Aussitôt sortis de la synagogue, ils allèrent, avec Jacques et Jean, dans la maison de Simon et d’André. ³⁰ Or, la belle-mère de Simon était au lit, elle avait de la fièvre. Aussitôt, on parla à Jésus de la malade. ³¹ Jésus s’approcha, la saisit par la main et la fit lever. La fièvre la quitta, et elle les servait.
³² Le soir venu, après le coucher du soleil [c’est la nuit], on lui amenait tous ceux qui étaient atteints d’un mal ou possédés par des démons. ³³ La ville entière se pressait à la porte. ³⁴ Il guérit beaucoup de gens atteints de toutes sortes de maladies, et il expulsa beaucoup de démons ; il empêchait les démons de parler, parce qu’ils savaient, eux, qui il était.
³⁵ Le lendemain, Jésus se leva, bien avant l’aube. Il sortit et se rendit dans un endroit désert, et là, IL PRIAIT.
³⁶ Simon et ceux qui étaient avec lui partirent à sa recherche. ³⁷ Ils le trouvent et lui disent : « Tout le monde te cherche. » ³⁸ Jésus leur dit : « Allons ailleurs, dans les villages voisins, afin que là aussi je proclame l’Évangile ; car c’est pour cela que je suis sorti. »
³⁹ Et il parcourut toute la Galilée, proclamant l’Évangile dans leurs synagogues, et expulsant les démons.
Dès le début de sa vie publique, quelque chose d’imprévu et de décisif se passe pour Jésus lui-même, et cela se fait pendant qu’il prie. Saint Marc ne dit rien sur cette prière en solitude. Mais ce qui se passe avant et après nous éclaire.
Les activités de Jésus
Dans l’Évangile, nous voyons toujours trois aspects chez Jésus : il parle, il agit et il réunit autour de lui des disciples. Dans notre texte, il prêche et il guérit, tant dans la synagogue que dans la maison des deux frères, Simon et André. De plus, Jésus se choisit des disciples. Pour l'instant, ils sont quatre : deux fois deux frères, Simon et André, Jacques et Jean. Je suis toujours impressionné par la façon dont Jésus a recruté ses apôtres (ses plus proches) et par le genre de groupe qu’il constitue. Jésus n’attend pas qu’ils aient une bonne formation. Il prend deux fois deux frères, ce qui fait déjà le tiers des douze. Ce sont des pêcheurs (pas des spécialistes de la Bible, loin de là). Et Jésus agit rapidement. Cela montre l'importance de la communauté, qui semble être l’élément prioritaire. La religion n'est pas du tout une affaire privée. Non seulement elle est une affaire communautaire, mais sans la communauté, elle n’existerait pas. En plus, Jésus « institue » sa communauté. Le nombre douze fait référence aux douze fils de Jacob, les ancêtres des douze tribus d’Israël. Pourtant, au temps de Jésus, les tribus d’Israël n'existaient plus depuis sept siècles ![4][3] Mais les juifs rêvent d’une réunification. Évoquer les douze tribus, c’est donc proclamer : « Le temps des promesses est venu, Dieu va restaurer son peuple ». Quand Jésus constitue les Douze, c’est un acte prophétique et symbolique fort. Les Douze seront les colonnes de l'Église.
Retournons à notre texte de l’Évangile. Je rappelle d’abord les trois éléments de base que nous retrouverons tout au long du récit : la parole, l'action et la communauté. Ils sont présents dès le début de l’évangile de Marc.
Un danger
Mais il y a un danger. Immédiatement, Jésus est confronté à un piège potentiel. L’écueil consiste à ne plus rester à l’écoute de la volonté de Dieu, mais à faire de sa mission son projet personnel – une tentation que nous connaissons tous. Nous y succombons parfois. Malgré les tentations dans le désert, que Jésus a toutes vaincues, il continue à être tenté. Où est le piège ?
Cela fait seulement quelques jours que Jésus a commencé à annoncer la venue du Royaume. Il s’agit d'un « nouvel Israël », dont les Douze seront le symbole. Celui-ci ne reposera plus sur la consanguinité ou les frontières, mais sur l'adhésion à sa parole. Le projet est lancé. Jésus le fait comprendre par des gestes. Dans la synagogue, il vient de guérir un homme atteint d'une maladie nerveuse. Mais sa journée est loin d’être terminée. De la synagogue, il se rend à la maison de Pierre, dont il guérit la belle-mère. Ce sont deux guérisons coup sur coup. Pour lui qui a été charpentier pendant trente ans, cela a dû être une expérience extraordinaire : être considéré et célébré comme guérisseur, et apprécié comme prédicateur et orateur !
Après la guérison de la belle-mère de Pierre, « tous » les malades (c’est bien ce que dit le texte) sont amenés à Jésus, et ce « tard le soir, après le coucher du soleil ». Son autorité grandit à toute vitesse. « Toute » la ville vient pour le voir et l'entendre. Cela promet une belle carrière.
La césure
Jusqu’à maintenant, l'accent est mis sur le succès dans l'action, notamment les guérisons à Capharnaüm. Étonnamment, Jésus va bientôt dire : « Allons ailleurs, dans les villages voisins, afin que là aussi je proclame la Bonne Nouvelle ; car c'est pour cela que je suis sorti. » Comment Jésus arrête-t-il si tôt son œuvre à Capharnaüm, qui a à peine commencé ? Pourquoi ce changement de cap ? Car c'est bien de cela qu'il s'agit.
Essayons de nous représenter la situation. À la fin de cette première journée, Jésus est très fatigué, voire épuisé, exténué. Cela a été du non-stop, jusque tard dans la nuit. Jésus a dépensé énormément d'énergie. Pourtant, malgré la fatigue, « Il se lève tôt », alors que la plupart des gens dorment encore. Le texte dit : « de nuit, très tôt, alors qu'il faisait encore tout à fait sombre ». Les quatre disciples qui l'accompagnent et la belle-mère de Pierre sont plongés dans un sommeil profond. Jésus se lève, quitte discrètement la maison et se rend dans un lieu désert (probablement assez loin de la maison, hors de la ville, d'où l'expression « lieu solitaire, désert, sauvage »). Et Il le fait pour prier ! Il vaut la peine de s'arrêter sur ces détails. Pendant que tout le monde dort, Jésus ne se contente pas de s’agenouiller à côté de son matelas pour prier en silence (afin de ne réveiller personne), ce qui serait déjà un acte de piété remarquable pour quelqu’un d’épuisé par le travail. On peut quand même prier partout. Non, il prend physiquement ses distances. Et sa seule raison est de prier. Le texte dit, avec sobriété : « et là, il priait ». Ce laconisme est impressionnant. Simplement et directement : « Et là, il priait. » Ce n’est pas une intention (« il allait pour prier »), mais un fait (« il priait »). Nous le savons en prière dans ce lieu désert, dans le silence de la nuit.
Qui est au centre de la prière ?
Nous sommes au cœur de mon sujet : Jésus prie. Qu’est-ce à dire ? Lorsque les gens viennent à Orval, ils le font souvent pour « se retrouver ». Et c'est une excellente chose, surtout pour qui mène une vie trépidante dans notre monde nerveux et aliénant. Mais aussi bonne et nécessaire soit-elle, la réflexion ou l'introspection nous maintiennent centrés sur nous-mêmes : comment vais-je, moi ? Qui suis-je, moi ? Dans la prière, en revanche, le centre se trouve ailleurs. Nous nous tenons devant Quelqu'un dans une attitude d'écoute. Si cet Autre n'est pas là, il n'y a pas de prière. On ne se prie pas soi-même.
Or, Jésus veut être seul pour prier. Il n’y va pas uniquement pour être un peu seul avec lui-même, pour se retrouver. D’une certaine façon, il veut être seul… pour ne pas être seul. Il y va pour être avec son Père (« Abba ») et il prend le monde avec Lui. J’ai déjà parlé de la relation unique entre Jésus et « son » Père, mais il est sûr qu’Il nous inclut dans sa prière, tout comme il veut que nous le fassions. C’est pourquoi il veut que nous disions toujours « notre » Père et non « mon » Père. Le « notre » désigne clairement ici les autres hommes : d’abord les croyants qui reconnaissent Jésus comme Fils de Dieu, et par extension l’humanité entière, appelée à entrer dans la même filiation.
J’ajoute quelque chose à quoi on ne pense presque jamais : quand Jésus se retire pour prier, il n’a pas de sac à dos rempli de livres ! Les seuls textes qui peuvent lui monter à l’esprit sont des textes mémorisés.
Alors, Jésus ne s’ennuyait-il pas ? Ne donnait-il pas l’impression à ses compagnons de perdre son temps ? De là une certaine nervosité chez Pierre. Que fait Jésus, après avoir laissé tout le monde en plan ? D’une certaine façon, Il est « seulement » ouvert, prêt à recevoir la volonté de Dieu, son Père (Abba). Mais l’important est précisément là : Jésus veille, et veiller est une façon de vivre son amour passionné pour Dieu. Jésus a le cœur concentré, dirigé vers Dieu. Comment fait-il ? Je devine : il répète certainement le mot « Père » (comme nous répétons le nom de Jésus). Il laisse remonter dans sa mémoire des fragments de la Bible, des psaumes et des hymnes, des prières de la liturgie ou des commentaires entendus (et peut-être lus, bien que ce ne soit pas sûr). Et tout cela sans forcer. Plutôt avec une attention du cœur, prêt à accueillir ce qui vient de Dieu, de l’Esprit.
C’est ainsi que nous pouvons le faire à notre tour. C’est ce qu’on appellera plus tard la prière contemplative, avec le danger d’en faire quelque chose d’extraordinaire, de très particulier, alors que c’est tout le contraire. C’est une simple attention à Dieu, avec un cœur qui progressivement se simplifie dans cette pratique. Faire cela pour Dieu le Père, avec et par Jésus son Fils et notre frère, et dans son Esprit, c’est une première – et peut-être la plus haute – expression de notre amour pour Dieu. Chaque fois que nous prions la doxologie, cela peut être aussi de notre part une expression d’amour.
Est-ce du temps perdu, comme Pierre l’a peut-être pensé ? Bien au contraire. Comme notre texte de l’Évangile le montrera : c’est cela qui changera tout, et avec la plus grande efficacité. Je me souviens d’un très beau récit. Un père spirituel conseille à son disciple de prendre à partir de ce jour une heure de prière personnelle, parce que, selon lui, le jeune homme en est capable. Celui-ci est tout de même un peu gêné. Une heure, cela lui semble beaucoup, surtout dans son emploi du temps trépidant. Il demande donc : « Et quand je n’ai pas le temps, comment dois-je faire ? ». Le père spirituel répond : « Alors tu dois faire deux heures ». C’est une petite histoire délicieuse et pleine de sagesse. La sagesse consiste à comprendre que la prière brise l’urgence « mondaine », celle que le monde essaie d'imposer. La prière nous aide à voir la relativité de nos soucis et combien ce qui semble « absolument nécessaire et urgent » prend devant Dieu une tout autre proportion. La prière nous axe sur l’essentiel, ce qui permet de donner une tout autre tournure à nos activités et à notre vie.
Toujours est-il que les disciples ne comprennent pas immédiatement l'importance de cette solitude et de cette prière. La raison pour laquelle Jésus se retire si souvent reste pour eux une énigme, et ce jusqu’au jardin des Oliviers où ils s'endorment. Ils ne comprennent pas. Jésus « veille » et il dira : « Veillez et priez pour ne pas tomber en tentation ». C’est ce qu’Il fait dans notre texte d’Évangile : il veille et il prie pour ne pas tomber lui-même en tentation. Jésus en personne !
La conséquence
Alors, lorsqu'ils le trouvent enfin, Simon Pierre lui dit sur un ton de reproche : « Tout le monde te cherche ». Comme s’il disait : « À Capharnaüm, tu as guéri tout le monde ; eh bien, maintenant, tu dois assumer la situation que tu as créée toi-même ».
Jésus réagit de manière très directe, sans toutefois que l'on perçoive de la colère dans sa voix. En fait, il ne réagit pas directement à la remarque de Pierre. Il l'ignore plutôt, comme s'il ne l'avait pas entendue. Il ne dit pas : « Désolé que vous m’ayez tant cherché. Je m'excuse, mais j'avais vraiment besoin d'être un peu seul. » Il donne immédiatement une réponse d'un autre ordre. La vraie réponse. Et nous percevons dans sa voix une grande détermination. Il dit ces mots : « Allons ailleurs » (verset 38). Ce n’est certainement pas la réaction que Pierre attendait !
Qu’est-ce qui s’est passé ? Jésus a suffisamment prié pour ne pas dépendre de Simon et des autres. (Prier nous rend en même temps solidaires et indépendants !) Conséquence : son action prend une nouvelle tournure. Alors que la veille, toute la ville s'était rassemblée devant la porte de la maison de Pierre, Jésus lui-même s'était peut-être dit qu'il y avait tant de travail à faire qu'il devrait rester le temps nécessaire à Capharnaüm. Cela aurait été un raisonnement logique, plein de bon sens. Après tout, « toute la ville » était prête à le suivre. Il aurait pu profiter de l'occasion pour rallier « tous » ces gens à son message. Mais dans la prière, il a réalisé que c'était une tentation, le piège du succès et du sensationnel.
La tentation aurait aussi été de penser qu'il devait tout faire lui-même, qu'il pouvait tout faire lui-même. Nous connaissons bien cette tentation. Nous nous croyons indispensables dans notre communauté. Si moi je ne le fais pas, qui le fera ? Nous pensons que nous devons absolument être là, sinon tout s'écroule. Peut-être bien. Mais probablement… non ! Qui sait ? Qui saura discerner ? Comment saurons-nous ? Jésus aurait pu accomplir des miracles de guérison pour « attirer » les gens. Comme nous, qui ne savons plus quoi inventer pour ramener les gens dans nos églises. Mais c'est tout l'inverse. C’est peut-être pourquoi Dieu fait échouer les « programmes de recrutement » dans l’Église. La vocation suit une tout autre logique.
Après les guérisons, notre Évangile a précisé : « (Jésus) empêchait les démons de dire qui il était » (v. 34). Jésus n'aimera jamais le sensationnel. C'est une constante dans sa vie. Ce serait mal le comprendre. Jésus ne vient pas pour s‘autoproclamer Fils de Dieu. Il ne vient pas non plus pour supprimer la souffrance humaine de manière magique, ni pour attacher les gens à sa personne. Il vient pour faire la volonté du Père. Il vient pour le Royaume de Dieu. Ce Royaume commence par une parole qui crée une relation unique : la relation avec Dieu.
Il est vrai que cette parole comporte aussi une dimension de guérison, parce qu’elle apporte le salut (c'est-à-dire le bonheur) et le salut ne concerne pas seulement le cœur de l'homme, mais aussi son corps. Le salut s'adresse à tout l'homme. Souvent, Jésus guérira simplement par compassion. N'est-ce pas pour cela que les gens le suivent et viennent en masse ? L'Évangile de Luc dit à un moment donné : « De grandes foules faisaient route avec Jésus » (Lc 14, 25). Est-ce une mauvaise chose ? Jésus aime les foules. Elles sont le prélude au grand rassemblement final. Jésus a aussi compassion parce que les gens sont comme des brebis sans berger.
Je reviens sur le fait que Jésus veut former le plus rapidement possible le cercle de ses collaborateurs. Ce sont des « disciples » (mathètai), des compagnons à qui il imposera des exigences particulières et qui formeront avec Lui non seulement une communauté de vie, mais aussi une communauté de destin. En dehors d’eux, Jésus aura encore bien d'autres collaborateurs et amis ; pensons à Lazare, Marthe et Marie ! Il avait besoin de leur foyer et de leur amitié. Mais pour ses disciples les plus immédiats, Jésus met les points sur les i. Dans l’évangile de Luc, il dira : « Quiconque ne porte pas sa croix et ne me suit pas sur mon chemin ne peut être mon disciple... quiconque ne renonce pas à tous ses biens ne peut être mon disciple » (Lc 14, 27.33).
Une question que Jésus semble avoir reçue pendant la nuit, dans la prière, est celle-ci : quel bonheur donnerai-je aux hommes ? Quel est – quel devrait être pour eux – le vrai bonheur (le salut) ? Ce bonheur a manifestement plus à voir avec la relation – et donc avec l'amour – qu'avec l'avoir ou le pouvoir, et j’ajouterais : le bien-être personnel, cherché uniquement pour soi-même. Jésus avait déjà été confronté à cette tentation dans le désert. N'est-ce pas à cause de leur attente erronée du bonheur que beaucoup finiront par ne plus suivre Jésus ? Ses propres disciples l’abandonneront devant la croix. Même après sa résurrection et juste avant son ascension, les disciples demanderont encore : « Seigneur, est-ce en ce temps-ci que tu rétabliras le royaume d'Israël ? » (Ac 1, 6). Que nous avons du mal à comprendre le vrai message de Jésus ! De là, sans aucun doute, découle pour nous aussi l’importance d’être de temps en temps seul pour prier.
Pendant sa prière nocturne, Jésus revoit, pour ainsi dire, son agenda. Il ne se laisse pas égarer par ses propres projets ou ambitions. Il ne veut pas séduire les gens en les prenant par leurs sentiments ou par leur enthousiasme spontané. Non, Jésus vit à partir d'une autre source, une source plus pure : sa relation avec son Père. C'est là son bonheur le plus profond (n’oublions pas que Jésus était considéré comme quelqu’un d’heureux, content de vivre en société et d’être présent aux fêtes !). Nous pouvons boire nous aussi à cette même source de prière, véritable source de bonheur. Car le bonheur est lié à la capacité de relation et d'amour. La prière confère cette capacité. Elle en est l'exercice même. C'est pourquoi la prière ouvre sans cesse de nouvelles perspectives. Dans la prière, Dieu devient « Quelqu'un » pour nous. La prière ouvre notre cœur aux autres, toujours selon cette même logique qui lie entre eux prière, amour et capacité relationnelle.
Sa prière permet à Jésus de mieux comprendre pourquoi Il est venu et dans quoi Il doit investir son énergie ; je dirais : pour qu'il ne gaspille pas son temps (du moins du point de vue de Dieu, son Père). Jésus n'est pas venu pour bâtir un groupe d'élite composé de gens restant complaisamment dans leur propre petit monde clos (leur « Église »). Des gens repliés sur leur propre petit bonheur et indifférents à la souffrance des autres. Au contraire, dès le début de l'Évangile de Marc, nous voyons l'image d'une Église ouverte et missionnaire, une Église comme « un hôpital de campagne après une bataille » (selon l’expression du pape François).
Voyez-vous maintenant l'importance de la césure – de la pause – dans notre texte d'évangile, et comment l’Évangile nous instruit sur la prière de Jésus, sans faire intrusion dans son intimité ?
Notes de bas de page : [1] C’est tout à fait clair dans le Psaume 119/118 (le psaume le plus long de la Bible). [2] En plus, Youri Gagarine était orthodoxe et, bien que le régime soviétique officiel fût athée, il pratiquait certaines traditions religieuses en privé. [3] Les dix premières tribus, formant le Nord, disparaissent avec l’invasion assyrienne en 722 av. J.-C. L'an 587 av. J.-C. (l’exil à Babylone) marque la fin des tribus de Juda, de Benjamin et des lévites.
[1] Un texte intéressant à commenter aurait été aussi Mt 11, 25-27 : « Père, Seigneur du ciel et de la terre, je proclame ta louange : ce que tu as caché aux sages et aux savants, tu l’as révélé aux tout-petits. Oui, Père, tu l’as voulu ainsi dans ta bienveillance. Tout m’a été remis par mon Père ; personne ne connaît le Fils, sinon le Père, et personne ne connaît le Père, sinon le Fils, et celui à qui le Fils veut le révéler. » Il ‘agit apparemment d’une prise de parole en public.
[2] C’est tout à fait clair dans le Psaume 119/118 (le psaume le plus long de la Bible).
[3] En plus, Youri Gagarine était orthodoxe et, bien que le régime soviétique officiel fût athée, il pratiquait certaines traditions religieuses en privé.
[4] Les dix premières tribus, formant le Nord, disparaissent avec l’invasion assyrienne en 722 av. J.-C. L'an 587 av. J.-C. (l’exil à Babylone) marque la fin des tribus de Juda, de Benjamin et des lévites.
« Né pour l’offrande »
Offrande de mon corps, offrande de ma vie
- Romains 12, 1-2 (Traduction liturgique 2013) Notre culte existentiel
01 Je vous exhorte donc, frères, par la tendresse de Dieu,
à lui présenter votre corps – votre personne tout entière –,
en sacrifice vivant, saint, capable de plaire à Dieu :
c’est là pour vous la juste manière de lui rendre un culte.
02 Ne prenez pas pour modèle le monde présent,
mais transformez-vous en renouvelant votre façon de penser
pour discerner quelle est la volonté de Dieu :
ce qui est bon, ce qui est capable de lui plaire, ce qui est parfait.
- Hébreux 10, 5-10
05 En entrant dans le monde, le Christ dit :
« Tu n’as voulu ni sacrifice ni offrande, mais tu m’as formé un corps.
06 Tu n’as pas agréé les holocaustes ni les sacrifices pour le péché.
07 Alors, j’ai dit : Me voici, je suis venu, mon Dieu, pour faire ta volonté, ainsi qu’il est écrit de moi dans le Livre. »
08 Le Christ commence donc par dire :
« Tu n’as pas voulu ni agréé les sacrifices et les offrandes, les holocaustes et les sacrifices pour le péché, »
– ceux que la Loi prescrit d’offrir –
09 Puis il déclare :
« Me voici, je suis venu pour faire ta volonté. »
Ainsi, il supprime le premier culte [état de choses] pour établir le second.
10 Et c’est dans [grâce à] cette volonté que nous sommes sanctifiés,
par l’offrande que Jésus Christ a faite de son corps, une fois pour toutes.
Psaume 39 (40), 7-9 :
Tu ne voulais ni offrande ni sacrifice, tu as ouvert mes oreilles ;
tu ne demandais ni holocauste ni victime.
Alors j’ai dit : « Voici, je viens.
« Dans le livre, est écrit pour moi ce que tu veux que je fasse.
« Mon Dieu, voilà ce que j’aime : ta loi me tient aux entrailles. »
Psaume 102 (103)
Bénis le Seigneur, ô mon âme,
Bénis son nom très saint, tout mon être.
Prière eucharistique III
Jésus prit le pain, le rompit, le donna, en disant :
Prenez, et mangez-en tous :
Ceci est mon corps livré pour vous.
Prenez, et buvez-en tous :
ceci est mon sang versé pour vous.
Vous ferez cela en mémoire de moi.
*
Que l’Esprit Saint fasse de nous
une éternelle offrande à ta gloire.
Quelques poèmes
Rilke (un poème écrit en français) Vergers, 27 (1925)
Qu’il est doux parfois d’être de ton avis,
frère aîné, ô mon corps,
qu’il est doux d’être fort
de ta force,
de te sentir feuille, tige, écorce
et tout ce que tu peux devenir encor,
toi, si près de l’esprit.
Toi, si franc, si uni
dans ta joie manifeste
d’être cet arbre de gestes
qui, un instant, ralentit
les allures célestes
pour y placer sa vie.
Guillevic, (1955) :
Il suffit d’avoir mal pour pressentir alors
Quel royaume est ce corps où tant de force opère
[…]
Mais il nous faut apprendre à guider sa puissance.
Guillevic
Regardez une fois de plus
Les arbres s’habiller de vert,
Occuper plus d’espace,
Tendre leurs branches,
Regardez-les s’offrir
À la joie de la vie.
François Cheng (Orient, 291)
Les pins lèvent leurs bras, les palmiers
Ouvrent leurs paumes, d’un geste
Ils signent, au nom de la terre
Leur inépuisable reconnaissance.
Andrée Chedid, Je célèbre la chair (1999)
Je célèbre la chair…
Je célèbre la chair…
Et je salue ce Dieu
Qui pour nous déchiffrer
Endossa notre chair
Et s’arrima au temps.
« Que vais-je rendre au Seigneur pour le bien qu’il m’a fait ? »
Psaume 115
« Comment ramener vers leur Source
les biens que nos mains ont reçus ? »
Orval, Hymne de vêpres
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Tu aimeras ton Dieu de tout ton cœur, de toutes tes forces, de toute ton intelligence, de tout ton corps, de toute ton imagination, de toutes tes facultés, de tout ton être.
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Tu prieras ton Dieu de tout ton cœur, de toutes tes forces, de toute ton intelligence, de tout ton corps, de toute ton imagination, de toutes tes facultés, de tout ton être
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Prier en tant que corps du Christ : la prière liturgique
Je voudrais partir d’une prière d’André Sève, qui donne une belle description de ce qu’est prier :
Établissez-moi en Vous.
Paisible.
Rassemblé.
Tout éveillé en ma foi.
Tout livré à votre action créatrice.
Dans l’amour inconditionnel de mes frères.
- Prière personnelle et prière liturgique : ressemblances
Les éléments que Sève perçoit dans la prière personnelle sont en fait également présents dans la prière liturgique. Dans la liturgie, le défi est le même que dans la prière personnelle :
- Nous essayons d’entrer en relation avec Dieu à travers un dialogue d’écoute et de parole. Le cœur de la prière tant personnelle que liturgique, c’est la rencontre avec Dieu.
- Cela demande à l’être humain une attitude de « devenir silencieux » : devenir réceptif pour s’ouvrir et écouter la voix d’un Autre.
- Devenir vraiment réceptif suppose de l’attention, être « éveillé », avec toutes nos facultés humaines.
- Pour qui nous ouvrons-nous ? Pour l’Esprit de Dieu, c’est-à-dire : la force créatrice de l’Amour.
- L’Amour de et pour Dieu n’est jamais un « don individuel » : il nous renvoie immédiatement à nos frères et sœurs.
- Prière personnelle et prière liturgique : différences
Il y a donc une grande ressemblance entre la prière personnelle et la prière liturgique. Et pourtant, il existe aussi quelques différences essentielles.
- La liturgie est la prière publique de toute la communauté ecclésiale
Premièrement, la liturgie est la prière publique, « officielle », de l’Église en tant que telle.
Dom Lambert Beauduin, moine belge, pionnier de ce qu’on appelle le « Mouvement liturgique », écrivit en 1913 une sorte de pamphlet intitulé « La piété de l’Église ». Sa critique était que la liturgie demeurait, pour la plupart des fidèles, un terrain inconnu et incompris, et qu’ils n’y cherchaient pas la nourriture de leur piété et de leur conviction religieuse. Cela n’est pas juste, écrit Beauduin, car c’est la liturgie qui doit nourrir la piété de l’Église : « La liturgie est la piété de l’Église ». Dans l’Église primitive, il n’y avait pas de séparation entre la liturgie d’une part et les « dévotions personnelles » d’autre part : c’est dans et par la liturgie que les baptisés faisaient se former et se nourrir leur foi dans le Christ et en Dieu.
Comme fondement biblique de cette conviction, nous pouvons nous référer aux Actes des Apôtres 2, 41-47 :
41 Ceux qui accueillirent sa parole furent baptisés, et ce jour-là environ trois mille personnes se joignirent à eux. 42 Ils se montraient assidus à l’enseignement des apôtres et à la communion fraternelle, à la fraction du pain et aux prières. 43 La crainte s’emparait de chacun, et beaucoup de prodiges et de signes s’accomplissaient par les apôtres. 44 Tous ceux qui étaient devenus croyants vivaient ensemble et mettaient tout en commun. 45 Ils vendaient leurs biens et leurs possessions, et ils en partageaient le produit entre tous, selon les besoins de chacun. 46 Chaque jour, avec persévérance, ils se retrouvaient d’un même cœur au Temple, ils rompaient le pain dans les maisons, prenaient leur nourriture avec joie et simplicité de cœur, 47 louant Dieu et jouissant de la faveur de tout le peuple. Et le Seigneur ajoutait chaque jour à leur nombre ceux qui allaient être sauvés.
L’auteur, Luc, décrit comment les premiers chrétiens se rassemblent pour « rompre le pain » ensemble – l’une des plus anciennes appellations de l’eucharistie – et pour prier. Ils continuent d’aller ensemble au Temple pour la prière (comme ils en avaient l’habitude en tant que juifs), tandis que l’eucharistie est célébrée dans les communautés domestiques.
La prière liturgique est donc essentiellement une prière communautaire, un événement de groupe, où l’on s’adresse à Dieu en tant que groupe. Paul appelle la communauté rassemblée des chrétiens « le Corps du Christ » : c’est ce Corps vivant, ecclésial, répandu à travers le monde entier, qui prie dans la liturgie.
- Le rôle du corps et des sens
Une deuxième différence importante entre la prière personnelle et la prière liturgique concerne le rôle que joue le corps. Bien sûr, notre corps joue aussi un rôle essentiel dans la prière personnelle. Le frère Bernard-Joseph en a déjà parlé : nous ne prions pas seulement avec « notre cœur », avec nos pensées et nos sentiments intérieurs. Nous sommes appelés à engager toutes nos facultés, y compris notre corps, pendant la prière.
Et pourtant : dans la prière liturgique, notre corps et nos sens sont mis au travail d’une manière particulière, plus intensément et de façon plus variée que dans la prière personnelle.
Pour étayer un peu cela, je pars d’un extrait de Romano Guardini, l’un des fondateurs du Mouvement liturgique en Allemagne. Dans le premier petit livre qu’il publia en 1918, L’Esprit de la liturgie, il tente de décrire la manière propre dont la liturgie appréhende la réalité : tout autrement que la science ou la philosophie. La liturgie n’opère pas tant avec des concepts ou des idées qui s’adressent à l’intelligence rationnelle. Non, écrit Guardini, la liturgie est un « jeu des sens », qui aborde la réalité d’une manière qui lui est tout à fait propre :
« Pratiquer la liturgie signifie : porté par la grâce, conduit par l’Église, devenir une œuvre d’art vivante pour Dieu, sans autre but que d’être et de vivre pour Dieu ; – cela signifie : réaliser la parole du Seigneur et « devenir comme de petits enfants » ; renoncer une fois pour toutes à ces « affaires de grandes personnes » qui veulent partout agir de façon délibérée, et se résoudre à jouer, comme le fit David lorsqu’il dansa devant l’arche. Il peut certes arriver que des personnes trop raisonnables, qui par pur « fait d’être adultes » ont perdu la liberté et la fraîcheur d’esprit, ne comprennent rien à cela et s’en moquent. Mais David lui-même a dû accepter que Mikal se moque de lui. C’est également en cela que consiste la tâche de l’éducation à la liturgie : que l’âme apprenne à ne pas chercher partout un but, à ne pas vouloir être trop délibérée, trop raisonnable, trop « adulte », mais à comprendre l’art de vivre simplement. Elle doit apprendre à déposer, au moins dans la prière, l’inquiétude de l’activité qui court après un but. Elle doit apprendre à perdre du temps pour Dieu, à se rendre disponible en paroles, en pensées et en gestes pour ce jeu sacré, sans demander aussitôt : à quoi cela sert-il et pourquoi ? Ne pas toujours vouloir faire quelque chose, atteindre quelque chose, réaliser quelque chose d’utile, mais apprendre à jouer, en liberté, en beauté et en sainte joie devant Dieu, le jeu divinement ordonné de la liturgie. »
Cette description exprime à nouveau ce qui est le foyer de la liturgie chrétienne : célébrer la rencontre entre Dieu et l’homme.
« Célébrer une fête »
Je voudrais m’arrêter un instant sur ce verbe « célébrer ». Il désigne une manière tout à fait spécifique d’aborder la réalité. Lorsque les gens « célèbrent », c’est bien plus que leur seule intelligence qui s’exprime : il ne s’agit pas tant de vouloir réfléchir sur le monde, d’analyser ou d’examiner la réalité. Célébrer n’a pas non plus pour but direct de changer quelque chose à la réalité, comme on le fait dans un engagement concret. Lorsque les gens célèbrent, ils veulent avant tout s’arrêter sur ce qui est vraiment important dans leur existence et donner expression aux expériences, aux convictions et aux valeurs qui les habitent. Il en va ainsi dans la vie humaine ordinaire, lorsque les gens célèbrent une « fête ». Pensons à un anniversaire, à des noces d’anniversaire de mariage, ou à la célébration du Nouvel An.
Le caractère propre du « célébrer » se manifeste clairement dans les traits de la « fête ». Une fête suspend la vie ordinaire et donne à l’homme l’occasion de prêter attention à des valeurs qu’il néglige souvent au fil des occupations (chargées) de chaque jour. Elle permet à l’homme de regarder son monde et sa vie avec d’autres yeux, et de reprendre ainsi le rythme quotidien avec une force renouvelée. Une fête est aussi un moyen important d’exprimer et de créer la communauté et le lien entre les personnes. Elle aide à entretenir et à approfondir les relations entre amis, membres de la famille, voisins, etc. Dans une fête, le « s’arrêter » et le lien mutuel trouvent souvent une expression dans des symboles et des rites.
Ces traits de la « célébration festive » se retrouvent aussi dans la célébration liturgique. Là aussi, dans la célébration de la rencontre entre Dieu et les hommes, le rythme ordinaire de la vie est interrompu, pour prêter attention à ce qui est essentiel. La liturgie nous fait regarder le monde et la vie avec d’autres yeux, des yeux nouveaux. La liturgie exprime le lien entre les hommes et Dieu, et le nourrit et le renforce également. Et dans la liturgie aussi, on fait appel aux différentes facultés humaines, et c’est l’être humain tout entier, avec tous ses sens, qui est sollicité, à travers un jeu de symboles et de rites. La rencontre avec Dieu prend forme dans un ensemble de paroles, d’images, de symboles, de gestes rituels, de postures corporelles, de mouvements, de chant, de silence, de musique, etc.
Ici aussi, l’Écriture est en fait le fondement et le terreau. Dans la liturgie du Temple juif, le corps et les sens jouent un rôle essentiel.
Prenons par exemple le psaume 147. C’est un chant de louange à Dieu, dans lequel la communauté est appelée et invitée à jouer (v. 1, 7, 12) de la musique pour Dieu et à chanter pour Lui à voix haute. Dans d’autres psaumes, la danse est également mentionnée.
Des voix issues de la tradition
Le rôle essentiel de notre corps et de nos sens dans la liturgie est illustré par deux « formules » célèbres qui remontent à d’importantes figures de l’Église primitive : Augustin et Benoît.
- Per visibilia ad invisibilia (Augustin)
Cela signifie littéralement : « À travers les choses visibles vers les choses invisibles »
Augustin est convaincu que l’homme peut découvrir, en contemplant les merveilles de la création, celui qui en est l’auteur, le Créateur : on peut trouver Dieu à travers d’innombrables signes visibles et tangibles (« signa ») dans la création. Cette idée se trouve en fait déjà chez Paul, dans sa lettre aux Romains (1, 19-20)[1]. Selon Paul, la création est une fenêtre sur Dieu. Parce que le monde visible (le cosmos) est ordonné de manière si impressionnante, il constitue un témoin tangible du Créateur invisible. L’homme n’a donc, selon l’apôtre, aucune excuse pour nier l’existence de Dieu, car la vérité s’impose à travers les sens et l’intelligence.
Augustin reprend cette pensée dans plusieurs de ses œuvres (entre autres les Confessions[2], La Trinité). Elle joue également un rôle dans sa réflexion sur la liturgie et les sacrements. Il décrit la spécificité d’un « sacrement » comme un « signe sacré » (signum sacrum), un signe où l’élément visible nous renvoie à la réalité divine invisible et nous met en contact avec elle :
« On appelle cela, frères, un sacrement, parce que nous y voyons une chose et que notre intelligence en saisit une autre présente. Ce que nous voyons a une forme corporelle, ce que l’intelligence perçoit comme présent produit des fruits spirituels. » (Sermo 272, PL 38, 1247).
Par là, Augustin résume l’intention fondamentale de toute la liturgie : aider les participants à percer, à travers les signes et gestes visibles, jusqu’à la réalité intérieure et invisible de la foi qui se joue dans la célébration : la rencontre entre Dieu et son Peuple.
Le défi pour la pratique liturgique concrète est donc : « Comment pouvons-nous célébrer de telle sorte que la liturgie puisse vraiment être vécue comme le lieu où Jésus Christ nous introduit dans la rencontre avec le Dieu vivant ? » Ou, formulé autrement et plus généralement : « Comment pouvons-nous faire en sorte que le caractère référentiel de la liturgie apparaisse au grand jour ? » Il n’est pas évident, dans la pratique, de prendre au sérieux et de mettre en priorité ce caractère référentiel de la liturgie – alors même que c’est en réalité essentiel pour éviter que la liturgie ne devienne un étrange spectacle rituel. Dans la liturgie, nous ne nous célébrons pas nous-mêmes, mais le mystère pascal de Jésus Christ, qui nous introduit dans l’Alliance avec Dieu, son Père …
Je signale quelques exemples de gestes sensoriels qui nous renvoient à une réalité spirituelle dans la liturgie :
- Se tenir debout :
Dans l’assemblée liturgique, les fidèles sont invités à être « présents », à « se mettre en présence d’eux-mêmes, des autres et de Dieu ». Comment les gens se signalent-ils comme « présents » ? Très souvent en se tenant debout. La première attitude de la prière communautaire est donc de se tenir debout, pour exprimer que l’être humain tout entier se tient devant Dieu. Dans l’Église primitive, on ne s’agenouillait jamais pendant la liturgie du dimanche ! Basile le Grand montre bien que le fait de se tenir debout est en soi déjà un geste symbolique, qui veut exprimer une signification profonde :
« C’est debout que nous prions le dimanche. Mais tout le monde n’en connaît pas la raison. Ce n’est pas seulement parce que, « ressuscités avec le Christ, nous devons chercher les choses d’en haut » (afin d’obtenir ainsi la grâce au jour de la résurrection), que nous nous recommandons à Dieu debout en prière ; c’est parce que ce jour réalise en quelque sorte une image du monde à venir … C’est pourquoi l’Église enseigne à ses enfants à prononcer leurs prières debout le huitième jour. »[3]
Si nous nous limitons un instant à l’eucharistie, nous voyons que le caractère symbolique de cette posture corporelle prend encore une « couleur » différente selon le moment de la célébration. Lorsque nous nous tenons debout pendant la procession d’entrée, c’est pour exprimer que nous voulons paraître devant Dieu (coram Deo) et saluer Jésus Christ, dans la personne du prêtre, dans les symboles de la croix de procession, du livre des évangiles et de l’autel (que le prêtre lui-même salue d’un baiser parce qu’il renvoie au Christ). Lors de la proclamation de l’évangile, nous nous tenons debout pour saluer Jésus Christ comme le Vivant, qui nous adresse à nouveau sa Parole. Le fait de se tenir debout pendant la profession de foi a en revanche une autre intention : il souligne le caractère public de la « profession » du « symbolum », le résumé symbolique de la foi chrétienne.
- Chanter
« Qui cantat, bis orat », écrivait déjà Augustin : « Chanter, c’est prier deux fois »
Chanter suppose une activité physiologique plus intense que parler. Cela met notre corps davantage au travail, notamment par une respiration plus profonde. Précisément parce que le chant prend sa source plus profondément dans le corps que la parole, il est aussi l’expression d’un engagement plus fort et plus intense. Le dialogue chanté « Le Seigneur soit avec vous » – « Et avec votre esprit » sonne en général de manière plus engagée que le dialogue parlé.
Le chant commun est, depuis les origines de l’Église, une forme de prière importante, pour diverses raisons. C’est d’abord un moyen important de souder un groupe de personnes : là où des gens chantent ensemble un chant, un sentiment de communauté et de lien naît plus facilement (les supporters de football le savent bien, eux aussi… !)
Les chants peuvent en outre donner forme, d’une manière propre et saisissante, à la prière et à la foi.[4] Le contenu conceptuel y est peut-être parfois moins clair que dans un texte ordinaire, mais la force expressive y est souvent plus grande grâce à la mélodie. Les paroles d’un chant restent souvent bien plus profondément gravées dans notre mémoire grâce à la mélodie qui les porte.
Les chants conviennent aussi parfaitement à une ambiance de fête et de joie : parce que le langage y prend forme d’une manière inhabituelle – parce qu’il est chanté –, les chants permettent aux mots de dépasser l’usage quotidien du langage. Ils opèrent ainsi, tout comme les vraies fêtes, une rupture du rythme et de la temporalité ordinaires, et donnent aux gens l’espace pour puiser une force nouvelle.
La mélodie elle-même peut aussi être une source d’expérience authentique de Dieu. Le chant grégorien en est un exemple, avec lequel tant de gens ont prié, même sans en comprendre les paroles, tout comme les simples chants de Taizé.
« Chanter conduit la personne à l’unité et fonde aussi l’unité dans la communauté. Le chant favorise une attitude d’écoute, une attitude de compassion, de joie, de sérénité. Celui qui chante avec le corps et l’âme se sent « ranimé » dans ses sens et sa manière d’être. Le corps de celui qui chante est le sol sacré sur lequel il/elle se tient devant Dieu. » (Universa Laus)
- Processions
Les processions sont des « déplacements » collectifs qui expriment l’identité du « Peuple de Dieu », qui est sur terre un peuple de « pèlerins » : des gens en chemin.
La liturgie connaît différentes processions, qui ont chacune leur propre signification et fonction. Lors d’une célébration du baptême, plusieurs processions sont possibles : du portail de l’église vers le lieu où l’Écriture est proclamée, puis vers les fonts baptismaux et enfin vers l’autel.
L’eucharistie compte pas moins de 4 processions : la procession d’entrée, la procession lors de la proclamation de l’évangile, la procession de la présentation des dons et la procession de la communion.
Pourquoi nous tenons-nous debout pendant le chant d’entrée et la procession d’entrée ? Nous exprimons par là que nous voulons paraître en présence de Dieu, que nous voulons rencontrer Lui et son Fils.
Le mouvement de la procession d’entrée fait bien percevoir que tous les gestes, paroles, mouvements, etc. dans la liturgie ont une signification symbolique : il ne s’agit pas d’aller le plus vite et le plus efficacement possible de la sacristie au siège du président de l’assemblée… La procession d’entrée veut, d’une part, rendre la communauté consciente qu’elle va vers Quelqu’un (Dieu), et d’autre part, que Quelqu’un vient aussi lui rendre visite en son sein (le Seigneur Jésus Christ ressuscité).
- Mens concordet voci (Benoît)
Cette formule trouve son origine dans la Règle de saint Benoît, au chapitre 19, qui traite de l’attention lors du chant des psaumes. Benoît dit à ses moines :
« Considérons comment il faut se tenir en présence de Dieu et de ses anges, et lorsque nous nous tenons debout pour chanter les psaumes, que notre esprit soit en harmonie avec notre voix (ut mens nostra concordet voci nostrae). »
Traduit littéralement, cela donne : « que notre esprit s’accorde avec notre voix ». Le sel de la formule tient dans le sens de la lecture : ce qui vient en premier, c’est la (sonorité de la) voix ; c’est l’esprit qui doit s’y accorder. Dans ce contexte, Benoît veut dire que les moines doivent chanter les psaumes et laisser leur esprit s’en imprégner et se laisser transformer par eux.
Cette règle ne vaut cependant pas seulement pour la prière des heures : elle exprime un trait essentiel de la liturgie. Ce dont il s’agit en réalité, c’est du rapport entre intériorité et extériorité. La règle en question donne la priorité à la voix, et plus généralement à la sensorialité. Elle veut que l’événement liturgique influence notre esprit et notre mentalité. Le mouvement va donc de l’extériorité vers l’intériorité. D’abord le faire, ensuite le comprendre. Il ne s’agit pas, dans la liturgie, de trouver de belles idées que l’on pourrait ensuite exprimer dans une célébration, mais au contraire de se laisser saisir par un événement, composé de toutes sortes de formes d’expression, d’images, de paroles et de gestes, qui ont pour but de transformer nos idées et toute notre vie.
C’est à partir de cette conviction – que pour apprendre à goûter la liturgie, nous devons apprendre à nous laisser toucher par ce « jeu sensoriel » – que les Pères de l’Église, dans leur catéchèse aux catéchumènes, ne voulaient pas encore trop parler de la liturgie. La catéchèse portait avant tout sur la Bible et le contenu de la foi. Leur logique est la suivante : on ne peut pas encore vraiment « comprendre » pleinement ce qu’on n’a pas encore soi-même vécu. Si on en parle à l’avance, cela reste toujours en un sens étranger. Pour eux, la catéchèse devait suivre une « pédagogie des sens » : il fallait d’abord vivre ou traverser l’événement pour en saisir ensuite le sens plus profond. Ou dit plus poétiquement : ce n’est que lorsqu’on partage l’expérience d’un événement que l’on peut apprendre à regarder non seulement avec les yeux du corps, mais aussi avec les yeux du cœur. Dans l’une de ses catéchèses baptismales (De sacramentis, 12), après avoir parlé de la guérison de l’aveugle-né, Ambroise dit à un néophyte, en revenant sur la veillée pascale où le catéchumène avait reçu les sacrements de l’initiation :
« Considère toi aussi les yeux de ton cœur. Tu as vu ce qui est corporel, avec les yeux de ton corps ; mais quant aux sacrements, tu ne pouvais pas encore le voir avec les yeux de ton cœur. »
Pour se sentir chez soi dans la liturgie, il est donc nécessaire que nous laissions se développer les « sens de notre cœur ». Cela n’est évidemment pas si évident dans notre culture d’aujourd’hui, qui accorde tant d’importance à ce qui est scientifiquement démontrable et mesurable.
- La liturgie comme école de la prière (lex orandi, lex credendi) :
Pour apprendre à prier le Dieu biblique, le Dieu dont parle le Nouveau Testament, nous avons besoin de la liturgie. La liturgie forme et nourrit notre manière de croire.
Cela s’exprime dans une autre formule ancienne : lex orandi, lex credendi. Cela signifie littéralement : « La loi de la prière est la loi de la foi ». Cela veut dire : la manière de prier détermine/forme la manière de croire. La liturgie est une école qui peut nous aider à trouver Dieu et à vivre plus étroitement lié à Lui.
Que peut alors nous apprendre la liturgie sur Dieu et sur la manière d’entrer en contact avec Lui ? Explorons encore ce point plus avant.
Dans la liturgie, nous sommes intégrés dans le lien avec Dieu. Notre relation avec Lui y est exprimée, et c’est précisément grâce à cette expression qu’elle est nourrie et renforcée. Or l’Écriture ne parle pas seulement de « Dieu » : il y est aussi question du « Père, du Fils et de l’Esprit ». Ces images pour dire quelque chose de Dieu déterminent en fait toute la dynamique de la prière liturgique chrétienne : dans la liturgie, nous prions le plus souvent le Père, par le Fils et avec Lui, et dans l’Esprit. Il est important de découvrir cette dynamique dans la liturgie. On peut le faire très simplement en se posant, face aux différents textes et prières, la question : « Qui parle ici à qui ? » Cela aide à mieux repérer la variété des directions de parole dans la prière. Ainsi, la célébration devient bien davantage qu’un simple recueil de « textes ». Nous apprendrons à la vivre comme le dialogue très varié entre nous-mêmes, en tant que fidèles rassemblés, et le Père, le Fils et l’Esprit.
Le Père parle… nous répondons
La liturgie chrétienne connaît une structure fondamentale en trois temps, héritée de la tradition biblique : la succession de la lecture de l’Écriture, de l’homélie et de la prière. Cette triple séquence est la traduction rituelle de la foi juive selon laquelle la Parole de Dieu est à l’origine de tout. Il prend aussi l’initiative de s’adresser à nous. Selon le deuxième concile du Vatican, Dieu le fait d’une manière particulière dans l’Écriture : « Dans les livres saints, le Père qui est aux cieux vient avec amour à la rencontre de ses enfants et s’entretient avec eux. »
Lorsque, dans la liturgie, nous lisons sans cesse à voix haute les récits bibliques, c’est précisément pour exprimer que nous voulons découvrir, dans ces anciens textes scripturaires, la Parole vivante de Dieu pour nous aujourd’hui. Les « lettres mortes » sont ranimées par la voix humaine (le lecteur !), afin que nous puissions y reconnaître la voix de Dieu. Nous prêtons notre souffle à la Parole de Dieu, qui est en quelque sorte « figée » dans les récits bibliques, afin qu’elle puisse libérer à nouveau sa force vivifiante. La liturgie est comme une sorte de four à micro-ondes : elle rend à nouveau « chaud » et « vivant » le texte biblique « froid », et fait en sorte que la Parole puisse redevenir nourriture.
Lorsque la Parole de Dieu est proclamée, c’est d’abord une invitation à l’écouter avec attention : la disposition à écouter et la réceptivité sont les premières attitudes fondamentales de notre liturgie. Mais cela ne s’arrête pas là. La méditation des paroles qui nous sont adressées appelle aussi une réponse. Cette réponse doit résonner de deux manières : dans la liturgie elle-même, par la louange, la bénédiction et l’action de grâce envers Dieu et par le lien mutuel entre les fidèles qui célèbrent. Et d’autre part, dans la vie quotidienne, en ce que les fidèles eux-mêmes deviennent, en paroles et en actes, un signe vivant de l’amour donné de Dieu.
Prier le Père…
La liturgie nous apprend donc à prier Dieu, le Père. Pourquoi en est-il ainsi ? Dans la Bible, Dieu est au commencement de tout : Il est la source de toute vie et de tout amour, qui nous a aussi, par sa Parole créatrice, appelés à la vie. C’est pourquoi la prière liturgique s’adresse le plus souvent à Dieu le Père : notre gratitude, notre louange et notre supplication lui sont finalement destinées. La prière eucharistique en est un bon exemple. Nous nous adressons toujours au Père, même pendant les paroles de l’institution, lorsque le prêtre reprend les gestes et les paroles de Jésus. Par là, nous voulons en effet aussi appeler le Père à se souvenir du grand amour de son Fils. Les autres prières aussi, prononcées par le président de l’assemblée, sont en principe adressées au Père. De temps en temps, il y a une exception – significative –, et nous nous adressons à Jésus Christ, comme le 24 décembre : « Viens vite et ne tarde pas, Seigneur Jésus… »
… avec et par le Fils…
Même si nous nous adressons essentiellement à Dieu le Père pendant la liturgie, celle-ci porte aussi en elle la conscience biblique de son mystère caché : « Personne n’a jamais vu Dieu… » (Jn 1, 18). Il n’est jamais évident de prier Celui qui dépasse infiniment notre compréhension. C’est pourquoi, dans la prière liturgique, nous faisons sans cesse appel à Jésus Christ, et nous prions « par Lui, et avec Lui et en Lui ». Dans la liturgie romaine catholique, la fonction de pont de Jésus Christ est une présupposition importante. C’est Lui qui, par le don de son Esprit, nous fait participer à l’amour du Père. Le verset de Jean poursuit : « … mais le Fils unique, qui repose maintenant sur le cœur du Père, il en a été le guide et le chemin » (Jn 1, 18). Par son don de lui-même jusque sur la croix, Jésus a comblé le fossé entre Dieu et les hommes. Grâce à la résurrection – réponse du Père à la vie et au témoignage fidèle du Fils –, le Christ vit maintenant auprès du Père comme notre avocat et intercesseur. L’Épître aux Hébreux dit : « Il est entré dans le ciel lui-même, pour se tenir maintenant devant Dieu pour nous » (Hé 9, 24).
À partir de ce rôle de Pasteur et de « bâtisseur de ponts », Jésus Christ est parfois interpellé directement dans la prière liturgique. L’exemple par excellence en est le « Seigneur, prends pitié » au début de l’eucharistie. Mais lors de l’évangile, nous disons aussi par exemple : « Louange à Toi, Seigneur Jésus ». Nous exprimons ainsi notre joie de pouvoir à nouveau L’entendre dans la Parole. Et juste avant la communion, nous Lui demandons le premier fruit de sa résurrection : « donne la paix en ton nom et fais de nous un seul corps… »
… et dans l’Esprit
Reconnaître Jésus comme le Vivant est déjà plus qu’une œuvre humaine. Paul écrit : « nul ne peut dire « Jésus est Seigneur », si ce n’est par l’Esprit Saint » (1 Co 12, 3). En définitive, c’est seulement la puissance d’Amour de Dieu lui-même qui rend possible le lien entre la Pâque de Jésus et notre propre vie. C’est pourquoi, dans la liturgie, l’Esprit de Dieu est sans cesse invoqué : pour nous rappeler la vie, la mort et la résurrection de Jésus, pour nous faire participer à sa vie de ressuscité et nous animer de sa force. Au cœur de toutes les célébrations sacramentelles résonnera donc toujours, d’une manière ou d’une autre : « Père, envoie ton Esprit ». C’est seulement à la Pentecôte que nous prions directement l’Esprit de Dieu, avec cette demande pressante : Viens, Esprit Saint, remplis les cœurs de tes fidèles et allume en eux le feu de ton amour. Cette prière pour l’Esprit est importante pour nous garder, en tant que communauté ecclésiale, de trop d’assurance : nous n’avons jamais prise sur la présence du Christ ni sur l’Amour de Dieu. Ce sont toujours des dons, que nous pouvons demander avec humilité et audace tout à la fois.
Donc : la liturgie est une école qui nous indique la juste « direction de la prière » et nous fait davantage nous sentir chez nous dans le lien intime et mutuel entre le Père, le Fils et l’Esprit.
- Conclusion : la liturgie est-elle aujourd’hui une école de la prière ?
J’ai évoqué au début le plaidoyer de Lambert Beauduin, il y a plus de 100 ans, pour combler le fossé entre la liturgie et la vie de foi des gens. La question aujourd’hui est : où en sommes-nous ? Car pour beaucoup de gens, la liturgie semble encore, à première vue, inconnue, « incompréhensible », étrange et aussi peu aimée.
Enzo Bianchi écrivait en 2012[5] : « Je veux exprimer ma grande inquiétude et ma peine face à ce que l’on peut décrire comme un fossé persistant entre liturgie et spiritualité, ou plus fortement encore : la méconnaissance du lien entre la liturgie et la vie spirituelle du croyant. Au moment de la réforme liturgique, on avait découvert et on était convaincu que « la vie spirituelle personnelle du chrétien doit avoir pour source la Parole que Dieu a donnée à l’Église, en particulier dans la liturgie eucharistique, dans la prière des heures et dans les sacrements »… Mais que s’est-il passé ensuite, en contradiction avec l’intention de la réforme liturgique et l’énorme quantité de matériel qu’elle a mis à la disposition de chaque chrétien comme source de vie spirituelle ? Pourquoi les jeunes, même ceux qui sont familiers de la foi, ne possèdent-ils plus aujourd’hui de missel et pourquoi ne se nourrissent-ils plus de la liturgie ? »
Cela ressemble un peu à une plainte, mais Bianchi pose bien une question pertinente… Si la liturgie ne devient pas pour nous une école de la prière, il nous manque un élément essentiel de la foi chrétienne : Dieu ne nous appelle pas comme des individus isolés, Il nous appelle ensemble, Il veut rassembler les hommes en son Peuple pour en faire le Corps vivant du Christ, un Temple où son Esprit puisse habiter. Nous ne sommes jamais chrétiens seuls, et en tant que chrétiens, nous ne sommes pas seulement invités à chercher Dieu dans notre prière personnelle : nous devons aussi apprendre ensemble à Le remercier, à Le louer et à Le supplier, comme intercesseurs pour toute l’humanité.
Questions pour approfondir :
- Qu’y avait-il de nouveau pour toi dans l’introduction ? Sur quoi as-tu encore des questions ?
- Quelles sont tes expériences de la prière liturgique ? Peux-tu déjà faire l’expérience de la célébration liturgique comme un lieu où ton lien avec Dieu et Jésus Christ est nourri, comme un espace où tu peux apprendre à écouter et à parler au Père et au Fils ?
- Qu’est-ce qui t’aide à te sentir davantage chez toi dans la liturgie ? Qu’est-ce que tu trouves difficile ou étrange ?
- « On ne peut se sentir chez soi dans la liturgie chrétienne que si l’on se familiarise aussi un peu avec la Bible » : comment réagis-tu à cette affirmation ?
- As-tu déjà vécu le fait d’être « touché » lors d’une célébration liturgique et de goûter quelque chose de la présence de Dieu (Père, Fils, Esprit) ? Qu’est-ce qui t’a touché à ce moment-là ? De quelle manière ?
[1] Rm 1, 19-20 : « Ce qui peut se connaître de Dieu est pourtant manifeste pour eux : Dieu le leur a manifesté. En effet, depuis la création du monde, ce qui est invisible en lui, sa puissance éternelle et sa divinité, se laisse voir à l’intelligence à travers ses œuvres. »
[2] Confessions X, VI, 8 : « Ce n’est pas un doute, mais une certitude que ma conscience a de cela, Seigneur, que je t’aime. Tu as frappé mon cœur de ta parole, et je me suis mis à t’aimer. Mais aussi le ciel et la terre et tout ce qu’ils contiennent : cela me dit de tous côtés que je dois t’aimer ; cela ne cesse de le dire à tous, si bien qu’ils sont sans excuse (cf. Rm 1, 20)… Mais qu’est-ce que j’aime, quand je t’aime ? Ce n’est pas la beauté d’un corps, ni l’éclat du temps, ni la clarté de la lumière si chère à mes yeux terrestres, ni les mélodies suaves de tout chant varié, ni la douce odeur des fleurs, des parfums et des aromates, ni la manne ni le miel, ni les membres faits pour les étreintes de la chair : ce n’est rien de tout cela que j’aime, quand j’aime mon Dieu. Et pourtant j’aime une sorte de lumière, une sorte de voix, une sorte de parfum, une sorte de nourriture, une sorte d’étreinte, quand j’aime mon Dieu, qui est lumière, voix, parfum, nourriture et étreinte de mon homme intérieur, là où brille pour mon âme une clarté qu’aucun lieu ne contient, là où résonne un son qu’aucun temps n’emporte, là où s’exhale un parfum qu’aucun vent ne disperse, là où existe une saveur qu’aucune gourmandise ne diminue, là où se donne une étreinte qu’aucune satiété ne dissout. Voilà ce que j’aime, quand j’aime mon Dieu. »
[3] Basile le Grand, Sur le Saint-Esprit, 27, 2.
[4] Cf. Bishops’ Committee on the Liturgy of the NCCB, Music in Catholic Worship, 24 : « La musique ne peut pas seulement donner expression à des textes, elle peut aussi mettre en lumière une dimension de sens et de ressenti, une communication d’idées et d’intuitions que les mots seuls ne pourraient réaliser. » (in : J. M. Kubicki, Liturgical Music as Ritual Symbol, 1999, p. 19).
[5] E. Bianchi, Nouveaux styles d’évangélisation, Averbode, 2015, 57-28.